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Brook Peter
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Brecht Berthold

Au début de l’année 1990 je téléphonais un matin à un directeur de théâtre pour lui proposer d’accueillir la dernière création de notre groupe, « Mère Courage » de Brecht...
 

  C’est toujours un exercice difficile de proposer à des « collègues » son propre travail et souvent les réponses sont convenues, fuyantes, polies… ce qui se comprend tant les sollicitations sont nombreuses ; «  le commerce » du théâtre a ses règles, comme tous les commerces, et la relation entre deux commerçants est un mélange savant de convention, d’hypocrisie, de secrète admiration souvent jalouse, d’intérêts bien compris et de mépris affiché pour celui qui n’a pas le sens d’une hiérarchie fondée sur la renommée et les moyens mis à votre disposition.  Ce jour-là « le collègue » était dans l’échelle de l’institution à plusieurs barreaux au dessus de moi et sa réponse fut à la hauteur la situation :
« -Brecht, tu veux parler de Berthold Brecht. Nous sommes en 1990, Pascal, tu sais que le mur de Berlin est tombé, Brecht c’est fini. »
Je n’ai pas osé ou je n’ai pas eu la vivacité de lui répondre : « Nous jouons aussi Molière, mais Louis XIV est mort, je suppose que Molière aussi c’est fini ? »
La bêtise est une force puissante dans l’organisation des sociétés humaines, à tous les niveaux et ce que j’aime chez Brecht, ce que je préfère c’est sa capacité à jouer avec la bêtise, à la retourner contre les plus forts des crétins du monde, sa capacité au retournement dialectique, à jouer le crétin des crétins pour déminer les impostures de toutes les doctes puissances. Ainsi sa célèbre réponse à Staline : en cas de désaccord entre le parti et le peuple, il lui conseille de dissoudre le peuple. Ce que l’autre ne manquera pas de faire à chaque désaccord avec l’acide des chars, des déportations et des massacres de masse.
Je me souviens également en janvier 1999, il se jouait dans notre théâtre les dialogues d’exilés et nous avions envoyé un passeport de bonne année délivrant une entrée libre et gratuite pour tous les sans papier, avec cette citation de Brecht : «… le passeport est la partie la plus noble de l’homme. D’ailleurs un passeport ne se fabrique pas aussi simplement qu’un homme. On peut faire un homme n’importe où, le plus étourdiment du monde et sans motif raisonnable ; un  passeport jamais. Aussi reconnait-on la valeur d’un bon passeport, tandis que la valeur d’un homme, si grande qu’elle soit, n’est pas forcément reconnue… Disons que l’homme n’est que le véhicule matériel du passeport. On lui fourre le passeport dans la poche intérieure du veston, tout comme, à la banque, on met un paquet d’actions dans coffre fort. En soi le coffre n’a aucune valeur, mais il contient des objets de valeurs... » Quelques jours plus tard, le préfet de l’époque nous a envoyé un petit mot : « Message reçu ».
Cette force qui consiste à jouer avec la bêtise humaine pour réveiller l’intelligence sensible, ce maniement subtil et corrosif de la dérision pour faire émerger d’autres vérités est dans le théâtre de Brecht son art le plus puissant. Cette distanciation qui a fait couler tant d’encre et de salive n’est ni plus ni moins à mon sens, la conscience qu’avait Brecht du pouvoir de la bêtise, et la meilleur arme contre les idiots quand ils nous gouvernent est d’imaginer que nous sommes encore plus crétin qu’eux avant de leur poser une question.  A défaut de sauver le monde, cette attitude lui a sauvé la vie plusieurs fois et notamment aux Etats Unis devant la commission McCarthy. Brecht n’était pas un héros, il a souvent avec cette attitude dans sa vie avalé les couleuvres qu’il dénonçait par ailleurs.

Ainsi l'on pourrait voir chez lui un doctrinaire alors que le paradoxe de toute pensée émerge partout dans son œuvre et la bêtise, à laquelle nul humain n'échappe surtout lorsqu'il pense détenir une vérité, en est le miroir.

Et notre magnifique Mère Courage fut joué par Ulla, une actrice dont l'histoire personnelle est une pièce pirandellienne à défaut d'être brechtienne puisqu'avec lui nous questionnons les chapelles. Ulla a fêté ses soixante-dix ans à la première de Mère courage et elle restait trois heures et demi sur scène sans sortir. Ulla est allemande et de famille intellectuelle, jeune Brecht venant visiter sa famille et à douze ans elle a eu l'occasion de le rencontrer. Plus tard devenu élève d'un conservatoire allemand, elle se préparait à devenir comédienne quand la guerre a éclaté. Et elle doit jouer pour des soldats qui partent au front, devant une salle bruyante d'hommes dont le spectacle qu'ils se préparent à voir est celui de la mort. Incapable d'ouvrir la bouche, elle sera victime du "trou", muette comme une tombe, laissant son rôle errer avec les fantômes, incapable de lui prêter son corps et encore moins de jouer. Asphyxiée, comme tout une génération en apnée avec une baïonnette dans le dos. Elle quittera ce théâtre aux armées et arrêtera sa carrière de débutante du théâtre pour devenir secrétaire à la fin de la guerre, épousant un français et vivant en France. 

Elle ne racontera à personne, et pas à ses enfants cette histoire...

Sa fille fera le conservatoire de Paris, travaillera dans le groupe Tchang de Didier Gabily et  sera comédienne...

A soixante ans, à la retraite et son mari décédé, Ulla raconte son histoire à Catherine sa fille, et décide de reprendre le chemin des plateaux, des planches et d'offrir à nouveaux son corps à des personnages de passages. Elle en incarnera beaucoup et je lui suis extrêmement reconnaissant d'avoir eu le courage d'incarner cette Mère qui traverse tant de guerre et d'épreuve sans perdre foi dans la vie même s'il lui faut parfois perdre un peu son âme.

Ulla avait une naïveté et une humilité qui est la marque des vrais amateurs de théâtre, pour qui l'amour de l'art est une chose simple, une histoire de famille et sans carrière.

Un jour que Claude Régy, célèbre metteur en scène français lui téléphone dans son petit village de la Sarthe pour lui proposer un rôle, elle  répondit : Je ne vous connais pas Monsieur. Je ne peux pas jouer pour des personnes que je ne connais pas.

 

Becket Samuel

Au premier temps de mes lectures Beckett m’intimidait, d’autant qu’à la même époque j’allais voir des représentations de ces pièces mis en scène par une génération de directeurs de théâtre français qui a mon sens avaient peu compris de l’esprit de Beckett, je m’en rends compte aujourd’hui. Les seuls séances convaincantes dont je me souvienne, une magnifique « Fin de Partie » et « La dernière bande », étaient le fait d’un groupe d’amateurs éclairés, le théâtre du Gouët, et d’un comédien solitaire et habité, dont j’ai oublié le nom, je me souviens d'une démarche voutée et la sensation de cette ombre errante tournant autour d’un vieux magnétophone. La vie, l’humour, noir certes, étaient au rendez-vous, loin de la sophistication pesante de mise en scène prestigieuse ou considérée comme telle. Hormis peut-être « En attendant Godot » de Otomar Krejca, que j’ai vu à Paris au deuxième bacon d’un théâtre prestigieux où coincé derrière un pilier en me penchant sur le côté je pouvais distinguer, dix mètres plus bas, des corps gros comme des fourmis s’agiter sur une toile blanche tendue au centre d’un immense plateau noir. Le son avait du mal à venir jusqu’à nous. Je n’ai aucun souvenir du texte ce jour là. Il y avait de grands comédiens et toutes les critiques encensaient cette mise en scène. Je me suis dit alors, peut-être que c’est cela Beckett, un naturaliste observateur. C’est des années plus tard, quand je me suis senti prêt, que j’ai pu l’approcher. Avec lui il faut savoir attendre. Pendant trois ans j’ai consacré une grande partie de mon temps à travailler une partie de ses textes ; j’ai pu mettre des mots sur ce paradoxe : cet immense auteur, connu dans le monde entier, dont le titre de la pièce « en attendant Godot » est passé dans le langage courant, voyait collé à sa statue les épithètes d’ « ennuyeux, long, pessimiste…». Souvent même chez les « abonnés » aux théâtres. En mettant en scène « Godot » justement j’ai découvert chez ce pessimiste une joie de vivre, un humour salvateur qui traverse toute son œuvre. Tous les jours de répétitions j’ai rigolé. J’avais de bons acteurs. Et puis quelqu’un qui écrit « qui a pété ? » au moment le plus dramatique de sa pièce, quand tous les personnages sont tombés par terre, incapable de se relever, toute dignité perdue, ne peut pas être totalement pessimiste. Il lui reste encore la force d’en rire et de nous faire rire pour nous sauver de la déchéance. Lors d’une représentation de Godot, une experte du ministère venue voir la pièce, demanda à un acteur après les applaudissements : « Pourquoi faire rire autant ? » L’acteur qui respectait à la lettre les indications et le texte de Beckett incarnant un Vladimir d’une sensibilité rare n’a pas osé péter pour toute réponse. Il est anglais. Il s’est retenu, je le voyais bien. Qu’aurait fait un irlandais tel que Beckett ? Lui s’est contenté de parler mais je voyais bien que la conversation était constipée. D’ailleurs elle non plus n’a pas pété. Elle parlait avec l’accent de la politesse à son interlocuteur qui lui répondait avec son charmant phrasé anglais. Pourtant tout dans son attitude à elle, depuis les crispations de ses lèvres fines et tranchantes jusqu’aux claquements des talons de ces cuissardes, laissait transparaitre son besoin de desserrer les fesses, de relâcher un peu. Elle me faisait penser à la description que faisait Beckett lui-même d’un journaliste venu l’interroger après la première de « Godot » à New York. S’approchant de lui, marchant en crabe, un sourire de connivence sur les lèvres, il lui souffla à voix basse : « Alors Godot, c’est God, c’est lui le sauveur qu’ils attendent … » Ce n’était pas le ton d’une question mais celui de la découverte d’un grand secret philosophique et cabalistique. Beckett raconte qu’il a répondu : « Pas du tout, j’ai écrit la pièce en français, vous savez, Godot viens de Godasse, ils attendent une paire de godasse. Neuve si possible. Pour des clochards c’est utile. » Et puis qui n’a pas ri en lisant Premier Amour est définitivement pour moi un pisse froid. J’ai découvert que Beckett qui a tellement raconté nos vies d’handicapés, sans complaisance, a été, du moins en France et pour un temps, phagocyté par les handicapés du rire. Une sorte de vengeance. Humiliés par une œuvre qui met en scène la vanité des hommes, leur vacuité, ils se sont emparés de son cadavre, de sa dépouille pour l’habiller en croque mort à l’allure "métaphysique" et déclarer doctement qu’il avait tout dit, qu’il n’y avait plus rien dire, que Dieu était mort et nous avec.

Pour ces Nietzschéens du Dimanche, rappelons que si Dieu est mort c’est pour nous faire une bonne blague et nous permettre de renaitre sans lui. Et de prendre enfin notre destin en main. Aussi misérable soit-il. A attendre la fin. Amen.

 



 

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