Dico amoureux

Petit prologue du dictionnaire amoureux du théâtre...

Rien n’est sûr. Encore moins les mots. Ecrire un Dictionnaire, c’est un parmi d’autres. Ce « un » est, me semble t-il, important. Il est unique. Les autres aussi. Devant l’imposant D majuscule, qui se dresse, mur gonflé d’orgueil, de ce long quadrisyllabique, il faut se garder d’être à l’entrée du temple. Mais un simple visiteur curieux, un généreux donateur prêt à déposer, avec ses mots, tout ce qu’il a aimé. Car un dictionnaire est bien l’endroit où le chercheur tantôt archéologue, tantôt anthropologue dépose des mots qu’il a trouvé. Avec passion, avec labeur, avec chance. Et advient le risque que les pages soient des vitrines et des écrins où chaque perle de l’imagination humaine va s’enkyster. Car les mots dans nos bouches sont des êtres vivants, ils circulent en nous, accompagnant nos humeurs, nos haleines, nos sangs, nos salives, nos semences. Ils circulent en nous, nous appartiennent un court instant et nous les échangeons. En retour de ceux que nous avons donné nous en recevons d’autres. Nous pratiquons cette alchimie de longues heures chaque jour. Car il s’agit bien d’une alchimie. Dans cet échange, les mots se transforment. Sans cet échange ils meurent. C’est sans doute le premier endroit où l’alchimie ait réussi son rêve, dans certaines bouches mêmes édentées de vieux métaux usés et rouillés deviennent des pépites. Quoi de plus éculé que le « t’as de beaux yeux tu sais » qui dans le souffle de Jean Gabin est devenu, le temps de le dire, un bijou, un lingot de notre patrimoine. Et que dire de l’impalpable « Atmosphère » qui répété deux fois, par de certaines lèvres d’actrices, brille pour chacun de nous, même s’il en a seulement entendu parler. Pièce à deux faces d’or et d’argent, « to be or not to be » qui n’était au début que le coquillage d’une langue, est aujourd’hui une monnaie universelle. Les mots sont certainement depuis le début, depuis le premier, un élixir de longue vie, notre médecine universelle. Quelle est l’espérance de vie d’un homme privé de mots ? De quoi meurt Robinson avant d’être sauvé par vendredi. De ne pas recevoir de mots et de ne pas pouvoir en donner. Pas les mots des livres, les mots vivants. Robinson possède des livres mais privé de l’autre avec qui partager les mots qu’ils renferment, aucun ne peut le sauver, serait-ce ceux d’une bible. Quand à l’enfant sauvage qui ne possède aucun mot et personne qui puisse lui en offrir, il meurt sans grandir, éternel enfant. Tarzan est un mythe facile et rassurant mais il y a fort à parier qu’il ne devient un homme qu’avec Jane. Et qu’avant toute chose, en préliminaire, elle lui ait appris à parler. Les mots naissent avec l’amour. Enfants d’Aphrodite, ils naissent des femmes, cette idée peu scientifique me séduit. De là surement le fait un peu plus avéré qu’elles soient moins avares de mots.
Ainsi, moi qui tiens à distance toutes les bibles, le désir d’un dictionnaire ne pouvait qu’être amoureux. Les mots, seul, dans leur alignement bien défini, je les vois comme une suite de centurions rangés par légion, et ouvrant les pages ils peuvent m’envahir, m’occuper et organiser ma vie, chacun ayant des taches bien définies dans lesquelles il faut me mouler. A contrario, les mots amoureux n’existent que par les autres, dans leurs liaisons, parfois dangereuses, c’est vrai, mais on y respire, on s’y accroche, on s’en sépare, on y fusionne, on les épouse, parfois pour la vie. Et de ces liaisons d’autres mots peuvent naitre. Un dictionnaire amoureux je le conçois comme un joyeux lupanar où se tissent à chaque respiration des liaisons éphémères, de solides mariages, des divorces terribles ou négociés, de tendres retrouvailles… Aucun mot ne peut y exister sans les autres, abandonné sur sa ligne, sa colonne, numéroté et répertorié, il se dessèche. Un mot d’un dictionnaire qui ne soit pas amoureux est une pierre tombale, on trouve au mieux son épitaphe, son identité et les indications familiales d’usage. Dans le dictionnaire amoureux on a le droit de ne pas tous les aimer, de ne pas tous les prendre, parce que l’amour est électif ! Il choisit, il a ses préférences.
 

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