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Lettre du 30 janvier 2007
Cher-e-s Ami-e-s,

Je me suis souvent demandé pourquoi la pièce « En attendant Godot » de Samuel Beckett était, avec « La Cerisaie » de Tchekhov, les textes qui ont le plus de succès dans notre théâtre ces dernières années.

Chez Beckett, Vladimir et Estragon, les personnages, sont deux clochards, on dira SDF aujourd’hui, qui survivent dans une atmosphère de « fin du monde », en attendant leur sauveur, Godot, qui, ils le devinent, ne viendra pas. Ils ne sont d’ailleurs pas du tout sûr qu’il existe ce Godot. Pourtant ils ne font rien d’autre qu’attendre, chaque jour, cela semble leur seul espoir.
A l’opposé, dans la Cerisaie, une riche famille va tout perdre demain, sa maison, ses biens si elle ne réagit pas. Et pourtant dans l’insouciance, elle passe la nuit à danser et à faire la fête. Et l’inéluctable arrive, leur monde s’écroule.

Aujourd’hui nous pouvons lire chaque jour dans la presse que « le pire est possible ». Le pire, c’est à dire non seulement perdre sa maison et devenir SDF (que la grande précarité, la misère, dans l’organisation humaine qui est la notre, menace une part grandissante des hommes, nous le savions déjà) mais bien pire encore, disparaître en tant qu’espèce. Ce que avec un soupçon de vanité propre à l’homme et à son intelligence nous appelons « la fin du monde ».
Il y a pourtant dans cette perspective terrible, aujourd’hui non seulement possible mais bien crédible, une raison de se réjouir.
Nous sommes condamnés… à la solidarité. Si nous voulons éviter le pire bien entendu. Sinon nous sommes tous condamnés tout court. Riche et Pauvre, Nord et Sud, Orient et Occident.
La catastrophe qui s’annonce n’est pas tombé du ciel, c’est notre organisation humaine qui en est la cause.
Produire et croître toujours plus sans autres finalités que croître et produire, gavant une minorité et frustrant une majorité. Il nous faudra nous « entendre » sur d’autres règles que celles des valeurs boursières et de l’organisation mondiale du commerce. Ce qui est intéressant, il va nous falloir imaginer d’autres façons de vivre et de vivre ensemble.
L’utopie d’un monde partagé, ouvert, sans frontières va devenir crédible. Car elle est notre seul espoir de survivre. Autrement il faudra suivre les vieilles croyances qui nous promettent toujours plus de richesses et de sécurité en construisant une forteresse où derrière nos barbelés et nos ordinateurs, nous pouvons nous protéger de l’invasion des « autres ».
Par un renversement de l’Histoire, un récent film de science fiction montre une population des Etats-Unis, bouleversée par un changement climatique, obligée de fuir pour survivre et de tenter de franchir…la frontière du Mexique !
Ce que nous possédons est si fragile…

L’autre mondialisation n’est pas seulement souhaitable, elle est notre seul avenir.
Une spectatrice à la fin d’une représentation de « Godot » nous avait dit : « On est si bien avec ces deux là, si proche d’eux, ils sont si chaleureux, on a pas envie de les quitter, on aimerait faire durer encore… ». faire durer quoi ? pourtant la pièce est longue. Et pour meubler ce temps qui n’en finit pas, ils le passent à s’engueuler et à se réconcilier. Ils pensent même à se suicider mais n’en ont pas le courage. Espérons.

Pascal LARUE

 

 

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