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Lettre du 10 septembre 2007

Chèr-e-s Ami-e-s,

J’ai fait un cauchemar. Je rêvais au sens des mots, j’ai fait une chute et je l’ai perdu. Ca tombe sous le sens vous me direz, mais j’étais inquiet. Je me demandais, « Est-ce que le sens des mots indique une direction à suivre ? Ou pas ? Ou pas à pas ?»

Prenez gauche et droite par exemple, de quels côtés vont-ils ? Si la droite va droite, je me suis dit, c’est du bon sens. Apparemment. Je pouvais me demander :-« Dois-je la suivre ?» Mais si, la gauche va à droite ! Mais non, c’est un cauchemar, je le sens, le sens est sans dessus dessous, je perds mes repères. Il y a un contresens, deux mots opposés ne peuvent pas aller dans le même sens sans causer des maux. Quelque chose ne tournait pas rond à gauche, alors pour ne pas perdre la raison, je me suis dis « allez, ce n’est pas grave, la droite va tourner ! Mais où ? A gauche ? » Et aussitôt j’ai senti un doute qui prenait corps, d’un côté. Et un corps de doute, on le sent passer, c’est affreux, terrible, surtout à gauche. Une droite, c’est tout droit, si ça tourne, ça ne peut pas aller à gauche sans perdre sa droiture. Gauche encore c’est possible, c’est maladroit gauche, ça peut parfois tourner du mauvais côté, ça tâtonne pour sentir où aller. Mais droite, même si ça tourne mal, ça suit sa ligne, de droite droite et sur sa lancée, en tournant, elle prend le risque de tomber dans l’extrême. Je vous l’avais dit c’est un doute affreux qui tombait sous le sens. Dans ma chute du bon sens commun je me suis dit, « Pour redresser la situation, accroche toi, envoie un crochet au centre » mais à force de tordre les mots j’ai perdu l’équilibre. Pendant ce temps là, autour de moi la gauche tournait en rond et derrière, la droite se tordait de rire sur sa ligne. Sans complexe elle s’est mise à jouer sur les mots : « Je suis un pauvre riche qui travaille en vacances, la rupture continue sans faille, je pousserai dehors le corps étranger de l’extérieur par arrêté de justice de l’ancienne étrangère de l’intérieur. Je m’ouvre à la fermeté vers les autres face au déferlement de misère du monde à accueillir de façon impossible, je serai sans pitié par compassion… » Je vous l’avais dit ma raison sombrait en plein jour, pendant que mon doute continuait de monter. Ca devenait inquiétant. « Est-ce que les mots tuent ? » m’a demandé dans l’émotion mon cortex de gauche. « Motus » m’a dit une autre voix à droite. Alors par peur d’une droite qui tourne à l’extrême ne me tombe dessus, je me suis couché dans un coin. Caché dans l’angle de la droite, je l’ai regardée, en biais, pour éviter un coup bas, parce qu’une droite qui tourne, ça peut aussi descendre. Il faut se méfier. Elle te dit : « Monte, le chemin est là, je t’aiderai, suis moi ! » Méfiant j’ai demandé : « Où ? » Elle : « Monte et tais toi. Plus tu montes, plus tu vas haut. » C’est à cela qu’on reconnait une droite, c’est simple. Mais moi « est-ce que j’ai envie de monter Monsieur ? » Je me sentais bien en bas. Et par la dessus, ma femme sans crier gare qui lui dit : « Je ne monte pas avec Dieu sait qui, Monsieur, même droit dessus droit dessous. » Afin de calmer les esprits, j’ai dit : « De toute façon il n’y a pas d’échelle !» « Fabrique là !» m’a répondu Dieu sait qui, là-haut, en fumant un barreau de chaise, assis à sa droite, en équilibre au bord de l’extrême. « Montre ta valeur. En action ». « Arrêtez votre cirque, je n’ai pas d’action, vous me faites marcher ! ». « Non c’est la loi » -« La loi du marché ? » -« C’est ça, ne reste pas planté là, cours, sinon le marché va te rattraper ! » Alors pour éviter le marché, j’ai couru, j’ai attrapé la première échelle venue. Vite un barreau. Et VLAN, la main invisible du marché dans la gueule ! J’ai dégringolé en bas. Pas en haut évidement. Je vous l’ai dit c’est directe une droite. On te fait courir plus, pour te faire marcher plus. –« Faut m’excuser, dit la droite, les actions viennent de chuter, les prix s’envolent, j’ai du mal à tenir ma ligne. » Moi, j’étais couché sur le flanc gauche, la joue droite en feu, à l’écouter bavarder et le regarder courir, toujours tout droit sur son nuage, au milieu du trou de la couche des zones oubliées. Il parlait tout seul en s’accrochant aux mots pour ne tomber d’ennui dans le silence de la gauche qui s’était perdue en chemin. « Si tu rêves, tu ne te relèveras pas ! » m’a dit le bravache bavard sur sa montagne de mots qui font mal. Alors dans un sursaut de fierté, j’ai crié : « Menteur, tu avais dit que tu m’aiderais. » Et emporté par mon élan j’ai osé d’une grossière légèreté : « Et toi, si toutes les échelles sont bouchées, dis moi comment tu es monté ? » « En ascenseur ». « Mais il est en panne ». «Répare-le ! ». « C’est malin, il est bloqué tout en haut. ». « Marche sur la tête tu le verras en bas ! »

 

Pascal Larue

 

 

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