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Lettre du 15 septembre 2008

Chér-e-s Ami-e-s,

Nous allons nous revoir, vous recevoir, espoir, nouvelle saison, nouvelle moisson d’émotions. Et pour mieux se connaître, se connecter avant de se rencontrer, nous sommes enfin à la mode, à la page d’internet, un site qui nous cite, il suffit de cliquer pour arriver illico dans notre domaine, « notre téci à Ouécha », Chaoué notre théâtre de la cité qui tisse sa toile dans son quartier, c’est si simple de voyager. En apparence. Virtuellement.

De Tombouctou à Tbilissi. Merveille moderne, chacun du bout du Monde, sous condition d’accès branché à la fée électricité, peut par la fenêtre rêver à l’autre, de l’autre côté de la toile : Miroir, oh miroir, dis moi qui est le plus beau ? Et même si tu dois te protéger de jaloux branchés aux messages virussés, c’est gratuit, c’est illimité, immense rêve de liberté, relais de possible fraternité, arbre de transmission d’une utopie d’égalité.
Pourtant personne n’échappe son téléchargement terminé à la réalité noire d’un écran éteint et à la question jaillissant du plus profond de nos corps : « Peut-on sortir de cette chambre que nous habitons tous ? » Aucun afflux de flux virtuel ne pourra éteindre cette lancinante question concernant notre état de solitude, que seul la rencontre, dans la réalité palpable d’un corps qui me parle ou d’une voix qui me touche par sa présence, contiendra momentanément.

Cet internet est au propre et au figuré une machine à fantasmer la construction d’ensembles sur le réseau du plus puissant moteur de recherche humain : le désir de l’autre, de sa parole, de son corps, de ses pensées. Que cherchons nous en surfant si ce n’est la présence des autres, de tout ce qui peut émaner d’eux à travers une image ou des signes. Ainsi sans s’affranchir du statut d’outil vissé à la main de l’homme, la toile en porte l’avantageuse vitesse, la paresse et tous les paradoxes. Elle est puissance réconfortante pour les timides, bijou de technologie pour les pervers, elle peut avec une égale vélocité diffuser l’information salvatrice et répandre le feu destructeur de la rumeur.
Avec cette toile, nous passons d’une représentation anthropologique archaïque de l’humain dans ses ruches ou essaims isolés, à la terre comme fourmilière dotée d’une reine Googlelienne au pouvoir Orwelien. Mais elle ne nous affranchira pas de l’obligation d’être en présence physique des autres au risque de perdre notre humanité, cette capacité à vivre le rêve et la réalité, savoir en dessiner les frontières et reconnaître les passages de l’un à l’autre. Le théâtre est le lieu d’expression de cette nécessité, rêver dans la réalité et réaliser que nous existons dans la présence du corps des autres.
Avec nos outils de communiquant, un autre puissant paradoxe se tend. La circulation des êtres vivants progresse moins vite que leur projection virtuelle et sur un réseau de relation souvent à sens unique. Ainsi jusqu’à l’aube de cette ère internet, il était très prisé d’aller des pays riches vers les pays pauvres pour s’y installer. (Entendons par pauvres « aux richesses alors inexploitées »). Et de cette époque, l’Histoire nous enseigne qu’une résistance sur la route déclenchait l’intervention d’une force militarisée qui vous ouvrait, en toute légalité du plus fort, le passage. Aujourd’hui, le flot de la circulation s’est juste inversé, on souhaite aller des pays pauvres (entendons par là « aux richesses maintenant surexploitées ») vers les pays riches, sans d’ailleurs changer le sens de l’Histoire. Et le « pauvre » contournant ce sens absolument interdit, sera refoulé par une force militarisée en toute légalité du mieux armé. Dans un charter, pour un visa de quelques euros, les uns peuvent, avant de descendre dans un hôtel à Marrakech, voyager en compagnie d’autres virtuels compagnons d’internet que nos agents de sécurité ramènent à leur pauvreté. On leur montrera peut-être par le hublot l’épave de la barque dont les autres étaient les naufragés.

Alors pour nous, internet est un moyen de s’inscrire dans le réseau des théâtres sans frontière et d’ouvrir notre portail virtuel et réel à tous les rêveurs d’un autre monde.

Pascal Larue

 

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