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Lettre du 1er septembre 2006

Chèr-e-s Ami-e-s,

A Paris, quai Branly, un très beau musée des arts premiers du monde entier a été inauguré en grande pompe cette année par notre président. Il a voulu ainsi fêter des peuples dont « le génie créatif est méconnu » et « œuvrer au dialogue des cultures par la beauté des œuvres… ».
La noblesse de ce programme, au delà des collectionneurs ayant amassé, depuis l’aube de la colonisation, tous ces trésors, nous pousse à nous demander qui sont les héritiers de ces artistes premiers ? A qui ces cultures appartiennent-elles ? Qui sont aujourd’hui les Hommes dont l’imaginaire a été forgé par cette création, ce patrimoine ? Avec qui, nous les héritiers des peintres et sculpteurs de la Renaissance, puis de Rodin et Picasso, allons pouvoir enfin dialoguer d’égal à égal grâce à la beauté des œuvres ? Nous sommes curieux et impatients…
Eh bien, curieux paradoxes, il apparaît que les héritiers par exemple, de ces masques africains sont … des africains ! Les hommes et femmes, descendants directs de ceux qui ont conçu ces statuettes (source d’inspiration de Picasso) sont des Maliens, des Nigériens, des Congolais, Camerounais… ceux que nous expulsons menottés dans des avions, ceux qui chaque jour se noient en méditerranée ou meurent abandonnés dans le désert Saharien… Etrange paradoxe que, visiteurs du musée ou non, nous devrions méditer. Tous ces gens, hommes, femmes, enfants aimeraient sans doute venir en France, participer à cette fête, ce dialogue des cultures qui fait notre gloire, se sentir accueilli et chez eux dans ce musée qui leur appartient aussi…

-« Maman, où sont nos richesses passées» demande un enfant d’un pays où la faim fait plus de ravage que chez nous l’obésité et les maladies cardiovasculaires ».
-« Je sais qu’en France, dans un musée, sont rassemblées les plus beaux trésors de tes ancêtres ».
-« Pourquoi sont-ils si loin ? Je veux aller vivre là-bas, près des trésors de mes ancêtres ! »
-« Pillés, rachetés, marchandés, suivant les époques, ils sont chez le riche et le puissant. Tu n’es qu’un pauvre noir, mon fils, ton passé ne t’appartient plus … »

Voilà ce qu’une Mère d’Afrique dit à son fils. Que lui dire, nous, ici, qui sommes si tatillon sur nos droits d’héritage, de successions ? Le droit de propriété n’est il pas le même pour tous ? Pourtant d’autres voix répondent aux Mères désemparées devant les questions d’enfant. Ainsi, Aminata Traoré, ancienne Ministre de la Culture du Mali : « Un masque africain sur la place de République n’est d’aucune utilité face à la honte et à l’humiliation subie par les africains et les autres peuples pillés dans le cadre d’une certaine coopération au développement… ». Et s’adressant directement aux œuvres exposées du musée, elle ajoute : « … Vous nous manquez terriblement… ». Aux dieux des chrétiens et des musulmans qui vous ont contesté votre place dans nos cœurs et vos fonctions dans nos sociétés, s’est ajouté le Dieu Argent… moteur du marché dit « libre et concurrentiel » supposé être le paradis sur terre, il n’est que le gouffre de l’Afrique… ».

Et elle exhorte tous ces masques, ces statues à faire entendre aux visiteurs du musée les cris des naufragés de l’Afrique, des grévistes de la faim, les anciens de l’église Saint Bernard comme ceux d’aujourd’hui, elle leur demande de rappeler aux touristes de passage que le dogme du « marché libre », c’est la liberté pour le loup d’entrer dans le poulailler.

A l’heure où j’écris ces lignes pour vous inviter à découvrir dans notre théâtre de « nouvelles œuvres de l’esprit » , ils sont une cinquantaine d’hommes et de femmes à refuser de s’alimenter, à Limoges, depuis quarante jours, préférant souffrir dans leur corps et mourir plutôt que d’être des « sans », « sans papier, sans passé, sans culture » dépossédés de toute identité, hormis celle qui leur a été volée et mise au musée : Une identité sans danger, sans odeur, sans cri, une Afrique bien propre pour une immigration choisie !

Alors, en plus du programme qui vous informe de tout ce qu’il faut savoir sur la saison,
nous organisons une fête de solidarité pour œuvrer au « dialogue des cultures » et à nouveau apprendre à accueillir ceux qui viennent chez nous…
Avec Binda N’Gazolo, metteur en scène camerounais, nous proposerons qu’une poignée d’entre nous, d’Afrique et de France, souhaitant faire naître une aventure commune, se retrouve tout au long de l’année pour créer « un évènement », « une prise de parole », « un spectacle peut-être »…

Au plaisir de vous recevoir,

Pascal Larue

 

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