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Lettre du 2 janvier 2006

Chèr(e) Ami(e)s,

Nous revenons de Russie où nous avons joué notre « Cerisaie » avec nos amis de Novossibirsk . Il était vraiment émouvant de jouer Tchekhov dans son pays pour un public qui connaît l’œuvre presque par cœur. Et dans le cas de la Russie, l’expression « par cœur » prend tout son sens, car c’est par « cœur » que les Russes aiment le théâtre.

Depuis quinze ans que je voyage dans ce pays, j’ai vu des théâtres toujours pleins d’un public souvent très jeune. Les acteurs du City Drama Théâtre de Sergueï Afanasiev (qui a mis en scène cette Cerisaie) jouent six jours sur sept, toute l’année, des œuvres classiques ou contemporaines et le plus souvent à guichet fermé. Ils sont vingt-sept permanents, théâtre d’art, ils sont la plus petite troupe de la ville… ! Chaque ville possède, suivant son importance, plusieurs troupes permanentes composées de merveilleux acteurs, formés sans doute dans les meilleurs écoles de théâtre aujourd’hui en occident.

Si, à chaque époque, le théâtre a connu une terre privilégiée (aux origines la Grèce, puis l’Italie et l’Espagne, l’Angleterre et la France… ), au vingtième siècle la Russie aura été certainement le pays des acteurs, depuis Stanislavski et toutes les écoles issues de son enseignement. La liberté de création a beaucoup souffert du stalinisme mais les écoles de théâtre sont restées des lieux vivants et j’ai rarement observé, dans d’autres pays, un amour aussi profond, que celui du public russe pour « ses » artistes.
Aujourd’hui que les frontières sont ouvertes, nous avons beaucoup à apprendre et à construire ensemble. Paradoxe, hier la création libre était étouffée mais le pays était couvert de troupes permanentes aux acteurs de talents aimés et fêtés par un public toujours renouvelé. Depuis la mondialisation et le libéralisme économique, la liberté de création semble revenue mais les compagnies permanentes sont menacées et une reforme du système théâtral est en cours. La privatisation, au moins partielle, de nombreux théâtres, est à l’ordre du jour avec ses conséquences prévisibles et que tous craignent : la disparition d’un grand nombre de troupes et comédiens… Lors de mon premier voyage à Novossibirsk, une place dans le théâtre de Sergueï valait quelques roubles, moins d’un franc, aujourd’hui il doit faire payer en moyenne six euros (le salaire d’un acteur débutant est de cent euros).
Aujourd’hui, pour combien de temps encore, les jeunes gens de ce pays remplissent les théâtres et viennent après le spectacle vous en parler avec passion…

A Novossibirsk, les spectateurs que nous avons rencontrés lors de notre Tchekhov en Français et en Russe étaient visiblement émus, avec les mêmes mots que vous avez eus pour nous à Allonnes. Ils voyaient dans cette expérience une preuve concrète que le théâtre est au dessus des frontières et qu’il nous rassemble, quelque soit notre pays, avec la même attente : mieux comprendre et être ému par des êtres humains souvent affublés de terribles défauts mais tellement vivants.
Il nous reste à réinventer chaque jour ensemble la liberté et l’amour du théâtre et à le partager avec vous, notre public que nous aimons, quoiqu’il arrive…


Bonne Année

Pascal Larue

 

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