Accueil Nos textes Les lettres Lettre du 8 novembre 2005
Lettre du 8 novembre 2005

Chèr(e)s Amies,

Notre théâtre est installé depuis vingt-cinq ans dans un de ces endroits que l’on nomme banlieue. Banlieue vient du mot « ban » et de là l’expression, « mettre au ban de la société, exclure »… les banlieues sont des lieux pour les pauvres, « les bannis ».
Le Petit Robert défini le mot « Racaille » par « populace méprisable » et un « Karscher » sert à nettoyer la crasse qui s’incruste.
Il y a quelques années le spécialiste des dérapages verbaux et des provocations qui jettent de l’huile sur le feu s’appelait Jean Marie Le Pen. Il a vieilli mais il semble que notre société n’a pas encore la maturité nécessaire pour se passer de la posture du matamore.
Que certains jeunes de nos quartiers déshérités qui jouent avec le feu, avec la mort (la leur et celle des autres) se montrent totalement immatures et pensent qu’ils jouent aux gendarmes et aux voleurs, qu’ils sont dans un jeu de rôle grandeur nature avec les règles d’un jeu vidéo et de la télé réalité, est un signe de l’abandon dans lequel on les a laissés. Qu’un ministre candidat à la plus haute fonction du pays s’amuse à jouer ce jeu sans être désavoué par ses amis, est également un signe sur l’état de la politique dans notre pays.
Il y a un danger immédiat qui nous oblige à trouver les paroles justes dites par une autorité que l’on respecte parce qu’elle ne méprise pas. Que l’on écoute parce qu’elle ouvre un avenir.

S’il y a une chose que les gens de théâtre connaissent par expérience, c’est le pouvoir des mots. Un sociologue écrit que les jeunes des « cités » qui s’expriment par la casse connaissent peu de mots et beaucoup de maux. Ils ne possèdent pas suffisamment les premiers pour exprimer les autres. La souffrance, celle de la misère, du racisme, du chômage comme n’importe quel mal, s’exprime alors avec d’autres armes. Les adultes savent cela, un enfant qui souffre, que l’on n’écoute pas et que l’on méprise prendra tous ce qui l’entoure pour le casser.
Je connais dans ma cité d’Allonnes beaucoup de gens qui savent ce que c’est d’être adulte. Ils observent depuis plusieurs années le développement d’un monde où l’argent et le pouvoir qu’il procure est la seule valeur qui compte. Ils constatent dans le même temps que les jeunes dont ils ont la charge sont exclus de ce monde-là, que les mots « fractures sociales » ou « sécurité » n’ont qu’une vérité électorale et que ce langage et les gestes qui l’accompagnent peuvent être mensonger.

Espérons qu’il ne restera pas à l’état que les vieilles recettes de la guerre d’Algérie pour restaurer la paix civile. Quant à nous, nous continuerons d’apprendre d’autres mots à ceux qui en manquent pour exprimer leurs peurs, leurs colères et leurs souffrances.

Pascal Larue
 

Recherche

Toutes nos lettres