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Lettre du 19 septembre 2003

Cher(e)s Ami(e)s,

Comment vous accueillir ?
Comment ouvrir notre théâtre ?
Quelles paroles énoncer après ces deux mois de colères et de chagrins ?

Les artistes et les techniciens qui œuvrent à la création en France se sont levés pendant toutes ces semaines non seulement pour défendre leur avenir menacé (il faut le rappeler l’accord signé va renvoyer dans l’extrême précarité des milliers d’entre nous et pas forcément comme il a été dit, les moins talentueux, les moins compétents et les moins honnêtes ), ils se sont levés parce que la culture est un bien public et qu’à travers eux, c’est ce bien public qui est mis à mal !
Depuis des années nous vous avions informer que ce régime spécifique des intermittents était la colonne vertébrale de la création et la culture dans notre pays. Réformer sans véritable réexamen collectif les conditions d’accès à des métiers reconnus essentiels à notre richesse, notre intelligence, notre avenir et accepter un accord patronal désavoué par l’immense majorité d’une profession, c’est gouverner contre l’intérêt public.
Pendant ces jours sombres où « la mort dans l’âme » il a fallu cesser de jouer, faire taire les chants, les tambours et les musiques, dans ce silence, nous nous sommes heurtés à une sphère sourde à l’idée d’un monde solidaire, autiste à la pensée de l’intérêt public, aux droits et à l’égalité, fermé à la raison du cœur, un monde où le rationalisme froid du calcul égoïste gouverne.
Mais ce mouvement nous a unis, nous a ouvert aux autres, nous, professionnels de la Culture réputés pour notre tempérament individualiste. Ces jours sans jouer ont été l’occasion de parler entre nous mais aussi avec d’autres citoyens. Nous n’avons pas encore obtenu satisfaction sur nos revendications mais nous avons redécouvert ensemble bien plus : le désir et la nécessité urgente de ne pas laisser les théâtres devenir des temples de consommation culturelle aux programmes formatés mais des lieux de rencontres qui questionnent le présent, des tours de guets qui nous alertent des dangers à venir. Et qu’en la matière, le discours rhétorique, la posture ne saurait suffire !

Alors le 19 septembre pour vous accueillir chez nous, il y aura les artistes et techniciens des spectacles pour parler de leur travail mais aussi des profs, des chômeurs, des responsables des restos du cœur, des hospitaliers, des retraités, des lycéens, des ex-emploi jeunes… enfin vous, vous tous . Et dans ce forum où nous aurons prévu des paroles et des gestes artistiques, chacun pourra la prendre, dire son monde et ses rêves. Ce dialogue citoyen nous l’établirons toute l’année autour de chaque spectacle, en offrant un cercle d’échange public permanent aux voix que le monde préoccupe.
Nous continuerons d’affirmer le chemin ouvert par notre théâtre : La gratuité. L’utopie de Jean Vilar, la culture est un service public ! Par les temps qui courent c’est plus que jamais marquer notre opposition en actes à la marchandisation de nos rêves, de nos pensées, de nos cœurs. Nous voulons croire et convaincre qu’un autre monde est possible.

Il y aura aussi d’autres rencontres exceptionnelles avec des artistes Afghans, Palestiniens, Israéliens, Africains… car si un autre monde doit naître demain, il ne se fera pas sans reconstruire les pays martyrisés et leur rendre leurs richesses en partageant les nôtres.
Presque tous les spectacles présentées dans notre programme sont des créations en résidence au théâtre de Chaoué avec des financements très modestes. Tous les professionnels français sont intermittents. Qu’en sera t’il demain de ces compagnies ?

C’est Ulla, Ulla Baugué, notre merveilleuse « Mère Courage » de Brecht qui ouvrira ce cycle ! Nous sommes fiers de la retrouver. Elle devait jouer cet été dans le festival In d’Avignon. Sa compagnie était en grève… Mise en scène par sa fille, elle nous dira « Oh les beaux jours » de Beckett ! Rendez vous disponible coûte que coûte !
Viendra ensuite un « Don Quichotte » théâtral et musical. Je l’aime ce Don Quichotte, risible, qui échoue dans tous ces combats sans jamais cesser de croire à ses rêves. Imaginons que tous les gagneurs, manageurs, performeurs, pour qui le monde est ce qu’il est et seulement cela, se découvrent une affection pour cet éternel perdant ! Un autre monde possible s’ouvrirait… Nous connaissons tous Don Quichotte, souvent sans l’avoir lu (ou il y a longtemps !). Pourquoi l’image de ses combats contre des moulins à vent est-elle fixée dans nos mémoires ? De quoi méditer en attendant de se voir !

Affectueusement, et citoyennes salutations.

 

Pascal Larue

 

 

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