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Lettre du 15 octobre 2009
 
Chèr-e-s Ami-e-s,

Un soir de cet été, sur une plage du nord, j’ai rencontré Hamid. Assis sur un rocher, il regardait la mer, une mer légère avec la brise du soir. Je m’étais assis à ses côtés sans bruit, son regard était perdu au loin, rêveur, un corps silencieux parfaitement immobile au dessus du bercement et du clapotis des vagues. Combien de temps nous sommes restés sans parole ? Je ne saurais le dire. Peut-être jusqu’à la disparition du soleil. Le ciel, et le monde, était rose à cette heure là. Alors il a dit doucement, sans élever la voix : « La réponse à ma question est là-bas, sur l’autre rive. » De ses doigts fins, il a désigné l’horizon au dessus de l’eau. Et sans attendre ma question, il a continué, sans me regarder, à parler, longtemps, une confession à la mer : « L’Afghanistan était mon pays. Je viens d’un village du sud. Je suis jeune,  j’ai dix neuf ans et j’avais une femme. Dans mon village ce n’est pas rare de se marier à cet âge là. Mon épouse avait quatorze ans. J’ai vu son visage, la douceur d’une lune de printemps. La fête devait durer trois jours. Tout était prêt, ma mère et ses sœurs avaient préparé le repas, les corbeilles de fruits et de fleurs. Mes frères de la montagne étaient venus de loin pour être près de moi ce jour là. Nous dansions, tous les hommes frappant des mains, quand les combattants talibans sont arrivés. Sur les pickups, à l’arrière, je pouvais voir des blessés. Ils ont demandé de l’eau. Mon père a fait signe, les femmes sont allées en chercher. J’étais bourru. Je suis croyant, je suis Afghan, et j’ai de l’honneur. Mais ceux là ce n’était pas notre combat. Ni à mon père, ni à mes frères. Alors je priais pour qu’ils partent une fois bues les coupes d’eau portées par les femmes, quand nous avons perçu le bruit. Personne n’eut le temps de comprendre. Plus personne ne bougeait. On écoutait. Et puis un cri perçant a clamé : « les avions, courez courez dispersez vous ! » Des sifflements et des bombes, partout, le feu et les flammes, et encore des bombes et des bombes en rafales, et l’odeur du phosphore et des corps, des corps brulés, et les morts, les morts, et ma femme, et mon père et ma mère et mes frères morts. »
Il est resté un moment silencieux et étrangement calme.  Et toujours aussi doucement il a continué :
« Plus tard, quand j’ai pu parler,  je me souviens d’avoir demandé : « Pourquoi moi je suis toujours vivant ? » Personne n’a pu me donner de réponse. Chaque jour depuis cet instant j’ai posé cette question. A mon oncle, à mes cousins, au chauffeur de l’ambulance qui m’a conduit à l’hôpital, à l’officier de l’OTAN qui est venu me présenter les excuses de l’état major pour la bavure. On m’a juste dit : « Dieu soit loué, tu es vivant. » La perte des miens, de cette femme que je n’ai pas eu le temps de connaître, c’est une tâche, quelque chose qui a bavé. Une tâche de honte, et c’est moi qui suis honteux de vivre. Je suis parti à cause de cette honte d’être vivant. J’ai demandé aux passeurs : « Pourquoi moi je suis toujours vivant ? » « Va chez ceux qui larguent les bombes et posent leur la question » ont ricané les passeurs en comptant mon argent. Ici, j’ai demandé aux policiers qui m’ont contrôlé dans la jungle à Calais : « Pourquoi moi je suis toujours vivant ? » « Estime-toi heureux » m’a répondu un policier en regardant mes papiers. Alors chaque jour, je viens demander à la mer : « Pourquoi suis-je vivant ? ». Je me dis que la réponse est peut-être au fond de l’eau et pour savoir, j’irai en Angleterre ou en Amérique à la nage s’il le faut. » Ce sont ses derniers mots. Il est parti sans me regarder. Quelques jours plus tard, la jungle a été rasée sur ordre du ministre, la police les a embarqués. Hamid fait parti de ceux que l’on a menottés dans un avion pour l’Afghanistan. Sans papier c’est la loi.
J’imagine qu’il a du demander à l’agent de sécurité qui l’accompagnait : « Pourquoi moi je suis vivant ? »
Cette nuit j’ai rêvé que je rencontrais le ministre sur la plage un soir d’automne et je lui demandais :
« Nous bombardons le pays d’Hamid pour le libérer et  nous ne pouvons pas l’accueillir pour laver une tâche, même le temps de finir le travail comme disent les militaires ! Il était juste venu pour vous demander :
« Pourquoi moi je suis vivant ? ». Dans mon rêve, il n’y avait pas de réponse. Moi j’avais honte.
Hier, un attentat suicide a fait beaucoup de victimes devant une caserne de l'OTAN à Kaboul. Le kamikaze s'appelait Hamid. Est-ce le même ? Il y a beaucoup de Hamid en Afghanistan.
 
Pascal Larue

 

 

 

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