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Lettre du 4 janvier 2010

Chèr-e-s Ami-e-s,


Je me souviens en 1973, quand  “La grande bouffe” de Marco Ferreri a été présenté au festival de Cannes, le tollé de réactions bien pensantes, sur le registre « ce film est obscène, vulgaire… ». Michel Piccoli raconte qu’un journaliste ira  jusqu’à souhaiter, que ces gens-là, ayant participé au film, ne soient plus jamais invités dans la bonne société.
Qu’est-ce qu’il raconte donc ce film ?

L’histoire de quatre copains, riches et oisifs, qui décident de se suicider en mangeant jusqu’à en éclater… Il y a une scène d’anthologie où les toilettes débordent tellement de leurs excréments que nos compères colmatent les brèches et abandonnent un certain nombre de pièces de leur manoir pour continuer leur orgie suicidaire. Les prostituées qu’ils invitent sont les seules à demander « pourquoi manger plus si vous n’avez plus faim » et à quitter la maison.Ce film ne donne aucune leçon, il y a beaucoup d’amour et de tendresse entre les personnages et on peut y rire de bon cœur mais peu de personnes à l’époque ont accepté de voir le miroir qui nous était tendu.
Quelques décennies et une conférence à Copenhague plus tard, il est intéressant d’observer la jubilation avec laquelle nos bonnes sociétés bien pensantes consomment à s’en faire éclater la panse dans un climat de joie et de bonheur (y-a t-il autres choses dans la publicité ?) tout en sachant que nos poubelles et nos toilettes débordent, tout en sachant que d’autres n’ont rien mais on se réunit pour en parler tout en faisant le constat que cette frénésie nous conduit à notre perte. Tout en continuant à organiser l’orgie chez nous. On colmate quelques brèches, on se plaint des voisins qui n’auraient aucune conscience pour se la donner bonne à soi, nos chefs crient même « au feu, la maison brûle » tout en nous exhortant à brûler plus de combustible car il faut toujours consommer plus pour produire plus pour que ceux qui gagne plus gagne plus. Et à part consommer à s’en faire péter la panse, à quoi cela sert-il de gagner plus de plus ? Mais cela serait une question vulgaire évidement, c’est la pauvreté qui est obscène, c’est un bon sujet pour conférence mais dans la rue quand elle se voit, il faut la balayer plus loin (les sans abris), l’expulser (les sans papiers), la dégraisser (les sans grades), la mépriser (les sans emploi), la karchériser, (les sans foi ni loi). Avoir cela rassure, être sans cela fait peur. Finalement par peur de disparaitre d’être sans, certains préfèrent étouffer d’avoir. C’est toujours la même histoire, il faut posséder et exploiter des ressources. D’ailleurs tout est ressource. Avant vous aviez du personnel (qui vient du mot personne), maintenant vous avez des ressources humaines. L’esclave aussi était une ressource. Nos sociétés sont si performantes que vous pouvez achetez tous ce que vous voulez, il n’y a pas de limites. Ainsi j’ai découvert sur internet qu’une société vend des moules à caca (formes ourson, cœur, trèfle…) et une autre des altères à pénis… J’en devine qui doute ! Hélas non. Il y a même des promotions pour noël. Quel manque de gout de parler de ces choses. D’ailleurs le propriétaire de ces usines, ou les actionnaires, décorent peut-être leur maison avec de tableaux de maitres, on peut très bien fabriquer de la m… et avoir du goût.  Pardonnez-moi mais ce qui me fascine c’est qu’il a certainement fallu des ingénieurs qualifiés pour penser, dessiner, fabriquer et tester… ces magnifiques objets qui rapportent, les entreprises qui les fabriquent sont florissantes. Que de chemin parcouru depuis la première pierre polie et les premiers silex ! Quel joie de pouvoir dire à son fils, le soir, nous ne sommes plus des primitifs, j’ai inventé et je vends un moule à caca ou une bombe à fragmentation ou une altère à pénis ou un droit à polluer. J’imagine le problème complexe qui se posera aux archéologues quand notre monde aura disparu et qu’un autre viendra fouiller nos poubelles pour nous comprendre.
Et si c’était notre monde qui était obscène, cette civilisation qui nous avilissait tous et que Marco Ferreri avec sa grande bouffe n’avait fait qu’appliquer une maxime du bien pensant Flaubert : « Confronté à un problème, ne pas hésiter à regarder la réalité en farce. » Et si on essayait d’en imaginer une autre réalité, avec d’autres formes de travail, de relations… Pour ne pas laisser s’échapper l’espoir. Prochain rendez vous le 16 janvier à partir de 14h : Rencontre, débat,  film et le spectacle « Vivants »                                                            
 Pascal Larue

 

 

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