Accueil Nos textes Les lettres Lettre du 12 mars 2010
Lettre du 12 mars 2010

 Chèr-e-s Ami-e-s,

 

Bienheureux les poètes et les fous.
Il y a depuis toujours chez l’homme un penchant pour la vérité unique, une attitude sans doute rassurante face au chaos de nos esprits, une façon d’échapper au travail constant d’écoute et d’intuition sensible que nécessite la complexité du monde, ressentir l’infinité des possibles qui nous échappe. Il est finalement tellement plus rassurant de croire à un dieu unique, à une organisation sociale unique, à une philosophie universelle érigée une fois pour toute.Le doute est fait de questions, nous avons tellement besoin de réponses pour ne pas se sentir seul.

Chacune de ces chapelles aux vérités absolues prétend rassembler, unifier, intégrer les individus pourtant le plus souvent, l’histoire nous l’enseigne qu’elles finissent par les désespérer et les déchirer. Le simple fait de pouvoir associer le mot guerre et le mot religion devrait nous apparaitre comme une hérésie. Une pensée unique penche et nous déséquilibre, il faut des forces contraires pour tenir les équilibres, tous les bâtisseurs de cathédrales le savent, leurs propriétaires l’ont oublié. Ainsi en a-t-il été des églises du dieu unique qui sous couvert de rassembler et d’intégrer une majorité de bonne foi, était le moyen d’installer un pouvoir unique sur un territoire et de le défendre par la guerre si nécessaire. Dans notre nouveau monde urbain, post néolithique comme le définit le philosophe Michel Serres, puisque moins de deux pour cent de la population travaille à la campagne, où la souffrance physique quotidienne tend à diminuer (en contrepartie d’une souffrance plus métaphysique de solitude), où l’espérance de vie à plus que doublé, mais où nous sommes aussi beaucoup plus nombreux à devoir vivre ensemble, une nouvelle religion s’impose, nous domine, plus moderne, sans dieu et sans homme. L’homme ni est plus l’esclave du dieu, il est objet. Les êtres ne sont plus des âmes perdues mais des pièces d’une énorme machine qui s’appelle libre échange, libre entreprise, libre concurrence, système libéral. Une machine où le mot libre est agité avec la même incantation que le mot amour est agité de façon paroxystique dans les églises classiques, avec un résultat global constaté strictement inverse. Les églises du dieu ont toutes engendrées des haines tenaces sur leurs passages et le monde dit libre n’a jamais autant produit d’individus, de pays dont l’avenir au quotidien dépend d’une minorité diffusant une pensée sclérosée pour tous. Pourtant les religions de l’ « amour » sont certainement né d’un véritable désir d’en finir avec la violence, celle de la « liberté » sont aussi né d’un vrai désir de libération de la précédente. Mais à partir du désir fou des origines, de cette invention qui a brisé les carcans, les pensées et les penseurs du dogme, de l’absolu finissent toujours par revenir à la charge et s’approprier la joyeuse construction nouvelle pour en faire le temps froid du pouvoir. Ainsi le paternalisme de nos sociétés agricoles et préindustrielles a-t-il laissé la place à l’organisation froide, méthodique, verticale, sans âme (ni état) du management, où chacun au nom de la liberté est évalué non plus sur ces capacités à être libre, inventif mais à l’inverse sur sa docilité à appliquer la norme élaborée par les nouveaux clercs, experts de l’institution, fabriquant des individus dépressifs et dépréciés. A l’image des églises absolutistes ces règles ne s’appliquent pas seulement à ceux qui croient mais s’imposent à tous dans tous les secteurs de l’organisation humaine.

« Les institutions de culture, d'enseignement ou de recherche, celles qui vivent de messages, d'images répétées ou d'imprimés copiés, les grands mammouths de l'Université, des médias ou de l'édition, les idéocraties aussi, s'entourent d'une masse d'artifices solides qui interdisent l'invention ou la brisent, la redoutent comme le pire péril. Les inventeurs leur font peur comme les saints mettaient en danger leurs églises, dont les cardinaux, parce qu'ils les gênaient, les chassaient. Plus les institutions évoluent vers le gigantesque, mieux se forment les contre-conditions de l'exercice de la pensée. Voulez-vous créer ? Vous voilà en danger.
L'invention, légère, rit du mammouth, lourd ; solitaire, elle ignore le gros animal collectif ; douce, elle évite la haine qui colle ensemble ce collectif ; j'ai admiré ma vie durant la haine de l'intelligence qui fait le contrat social tacite des établissements dits intellectuels. L'invention, agile, rapide, secoue le ventre mou de la lente bête ; l'intention vers la découverte porte sans doute en elle une subtilité insupportable aux grosses organisations, qui ne peuvent persévérer dans leur être qu'aux conditions de consommer de la redondance et d'interdire la liberté de pensée... » écrit Michel Serres dans le Tiers-Instruit… Il dit aussi ces belles phrases :
« Ce qui se paie ennuie vite » et  « À quoi bon vivre si nul jamais n'enchante le monde ? »…        

Pascal Larue

 

Recherche

Consultez ou téléchargez notre porgramme 2017/2018 en bas de page.

Toutes nos lettres