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Lettre du 13 juillet 2010
Chèr-e-s Ami-e-s,

J’ai toujours pensé que les théâtres se devaient d’être des lieux de résistance à la bêtise (la nôtre et celle des autres),
à l’uniformité, à la parole étouffée, aux mémoires occultées, à la liberté bafouée, à la mauvaise humeur, à la mélancolie, aux cynismes et aux désenchantements… les raisons de résister sont nombreuses, les forces qui rejettent l’imaginaire et les utopies fraternelles sont multiples, puissantes et le comédien ou le metteur en scène doit déjà lutter avec lui-même pour laisser  s’épanouir ce rêve d’enfant qu’est le théâtre. Mais je n’avais pas encore imaginé qu’il faudrait résister aux snobismes et aux cynismes à l’intérieur de nos familles théâtrales.
 « L’art n’a plus rien à dire, et je fais des spectacles pour vous le dire ; c’est long et ça coute cher mais c’est ça qui est bon ! ».
Ce discours désabusé avait ces derniers temps envahi l’art contemporain à travers les expositions et la danse et on l’entend aujourd’hui au plus haut sommet du théâtre. En finir avec les vieux penseurs du passé (Shakespeare, Victor Hugo, Tchekhov..) et mettre en avant la représentation du corps, nous dit on ! D’accord mais quel corps, celui qui nous est proposé est entravé, humilié et surtout sans imagination. Comme nos vies on nous dit. Oui sans doute mais Doisneau ou Cartier Bresson prenait en photo la vie tel qu’elle est mais avec poésie.  Kantor aussi donnait à voir les corps maltraités mais ils étaient beaux dans une transe infernale avec un humour tragique qui faisait de nous des marionnettes envahies d’émotions.

Quelques générations plus tôt, le bourgeois se régalait du « boulevard » où les comédiens le faisaient rire à la représentation de sa bêtise faite de morale et de vertu aussi rigide qu’hypocrite. Aujourd’hui de nouveaux « maitres de l’art » le régale de l’image de l’obscénité décomplexée dans laquelle le riche se vautre. Cela produit la même vulgarité, le même plaisir de se voir dans sa laideur mais avec en prime la caution d’être de l’art !
Feydeau profitait du bourgeois, il en était un d’ailleurs mais n’a jamais prétendu être un grand créateur. Nos nouveaux maitres des cours d’honneur font semblant de le croire, ils s’en persuadent.
Alors à ceux d’en bas, les gueux n’ayant droit d’accès au sommet que pour saluer le prince, des époques troublées où les résistants leur donné les armes de la critique, il leur reste les oripeaux des vieux penseurs et une imagination qui se bat pour rester en éveil. Ils sont nombreux dans les fossés du pays, dans toutes les ornières, dans les caves, les granges, les recoins, les vieilles bâtisses retapées ou non à bricoler la représentation d’un homme lucide, sans cynisme, où  il existe des visions, où le monde n’est pas seulement ce qu’il est, où la beauté peut advenir y compris dans la laideur, où rire peut-être un acte poétique et solidaire sans complaisance avec soi-même, où souvent une beauté simple et sans prétention nous sauve de la violence de nos vies.

Evidement, même à l’ère de l’informatique, le monde n’est pas que binaire, le bon et le mauvais sont des notions poreuses aux frontières partagées et il m’arrive encore de devoir lutter contre les sirènes du cynisme qui me souffle à l’oreille « le monde ne changera pas, il est immoral autant en profiter… » Mais n’ayant jamais été invité chez une milliardaire pour recevoir mon enveloppe à la fin du repas, je n’ai pas eu à résister à la tentation.
Les valets se révoltent parfois et dénoncent par écœurement les turpitudes de leurs maitres. Mais les laquais qui se prennent pour des maitres, ceux qui enfilent leurs costumes tout en prenant les enveloppes sous la table, sont les plus dangereux car ils habillent le plus souvent leur veulerie de discours aux accents oniriques vantant leur grand mérite au service du monde.

Les événements récents du théâtre et de la politique me font constater une certitude, de nos vieux penseurs :
la réalité du maitre et du valet est loin d’être dépassées,  que les valets qui se prennent pour les maitres sont bien ridicules et que les maitres ferait bien de se méfier des valets sans prétention qui n’aime que faire leur travail.

Pascal Larue
 

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