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Lettre mars 2011
                     14 mars 2011

Chèr-e-s Ami-e-s,

J’avais imaginé vous parler de la Tunisie et du vent de liberté, d’espoir qui souffle sur la méditerranée et au-delà.

Il balaye le cynisme ambiant qui pense que rien n’existe hors la loi du plus fort. Non, finalement j’aimerai vous parler, une fois n’est pas coutume, de théâtre. De deux spectacles vus récemment à peu de jours d’intervalle, deux créations avec peu de mots mais des corps et des acteurs dont deux de mes amis les plus proches et les plus précieux, comme des frères l’un pour l’autre. Le premier dans une petite salle de Bretagne devant une dizaine de spectateurs, l’autre dans un des plus nobles et plus prestigieux théâtre de la capitale devant une salle comble. Le premier  nous parle de la tendresse, et on en ressort attendri. Il n’y aucun conflit, le ressort principal du théâtre, juste une rencontre d’une femme et d’un homme sous le regard amusé et joueur d’un ange. Le seul ressort de cet instant de théâtre est cette rencontre au fil des jours autour d’un banc public. Et le plus bel instant advient sous un orage, assis sur le banc à l’abri d’un parapluie, l’homme ferme les yeux et pose sa tête sur l’épaule de la femme qu’il connait à peine. L’orage dure plus de quatre minutes sans que les deux ne bougent, à écouter, et quand  à la dernière goutte de pluie ils se regardent étonnés et émus, nous le sommes aussi et nous avons rêvés avec eux. Ce plan de cinéma, d’ordinaire si ennuyeux au théâtre par son réalisme, était si simple, aboutissement naturel  d’une parade amoureuse qui se « dansait » devant nous, il est devenu théâtre, nous avons partagé la rencontre grâce à une légèreté, une finesse et une sensibilité rare. Et si c’était d’abord simplement cela le théâtre, partager une rencontre amoureuse entre un banc public (ce qui n’exclut pas les bancs privés) et une scène. D’aucuns ont pu trouver tout cela fleur bleue. Peut-être mais en quoi les fleurs rouges sont-elles plus intéressantes ? Ce qui m’entraine à vous parler du second spectacle où il est question de pouvoir, de violence et de frères. Au début on rit, on pense à Ubu, un théâtre de potache. Au bout de quelques minutes et sous les hurlements permanents de deux clowns, la scène est devenue une rivière de vrai sang où se trainent des corps nus. Un homme y viole une femme pendant plus de huit minutes sans autres bruits que ses cris à elle et ses râles à lui. Quand cela s’arrête on se demande ce que l’on fait là, voyeur de l’insoutenable. Un couple quitte la salle, ma voisine se marre en les voyant partir.
Sur la route qui me ramenait chez moi depuis la Bretagne et ce banc public, je me sentais éveillé malgré la fatigue, chantonnant « sur les bancs publics » de Brassens, pris d’un optimisme béat et heureux, tellement surpris que l’on puisse travailler des semaines avec pour seul projet d’accueillir et d’attendrir chaque soir une dizaine de personnes, sans attendre que presse, radio ou télé ne parle de vous.
Sur l’autre route, au retour de la Capitale, fatigué et sans joie ni larme, je comprenais que cet étalage gore référence d’un cinéma à la mode faisant l’objet de commentaires dans les grands médias, avait pour but de m’éveiller à la réalité d’un monde où chaque étreinte est mortelle.
Je me revoyais, les yeux baissés pendant les scènes où le sang giclait au milieu des hurlements terrorisant des comédiens, tentant de ne penser à rien, de faire le vide, de m’échapper, de ne pas me laisser atteindre, ce que je l’espère ferait tout être humain confronté à cette réalité. Car le problème était bien là. La distance avec le réel. Et je revoyais un spectacle de Kantor, où sans une goutte de sang avec des corps de pantins, j’avais été secoué de rire et de larmes devant notre effrayante humanité. Le viol aussi était évoqué dans ce spectacle par une poupée qui passait de main en main dans un tango de soldats avinés. Aucun cri, aucun soupir. Aucune chair n’apparaissait et nous étions déchirés.
Chez les Grecs, « inventeur » du théâtre, l’horreur tragique, à laquelle conduisent les passions humaines, étaient « jouées », évoquées par des danses et des chants de transe,  métaphores de la folie et de la beauté des hommes.
On y pleurait sur cette beauté sacrifiée. Quelques siècles plus tard chez les Romains, les mêmes histoires inventées par les Grecs étaient représentées mais pour les scènes de crimes, de viols, de tortures, un esclave dont le sang giclait sur scène était sacrifié chaque soir. Pas de larmes mais terreur et salle pleine assurée. Cette époque d’une société blasée et sans imagination est appelée décadente par les historiens et nihiliste par les philosophes.
En Méditerranée, j’ai vu ces derniers jours des images d’hommes et de femmes dansant et pleurant la mort de leur proche et leur dignité retrouvée dans un même geste. Ils sont plein d’espoir au milieu de la tristesse du monde et je suis certain qu’ils rêvent de poser leur tête quelques minutes sur une épaule au milieu de l’orage.
 
Pascal Larue
 

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