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Lettre du 20 mai 2011

Chèr-e-s Ami-e-s,

Il y a quelques temps un ami désirait écrire une tragédie contemporaine

et il imaginait la chute d’un héros d’aujourd’hui, en conflit avec les archaïsmes de son passé, en proie à ses démons intérieurs, transgressant les tabous et se retrouvant devant la justice des hommes pour un crime particulièrement odieux (Oh Dieux !).

L’argent étant la valeur la mieux partagée de notre époque, objet alimentant croyance et vénération, notre auteur voyait son héros dans la peau d’un financier de haut vol. Et dans ces temps mondialisés, la cité étant planétaire, son héros ne pouvait être qu’un puissant dirigeant, l’équivalent contemporain d’un tyran antique, un roi de la finance, choisit par ses pairs. Pour ne pas être taxé d’exagération,  il dotait son personnage d’un caractère d’homme éclairé, appartenant au parti des discours les plus humanistes, en conflit avec le pragmatisme et le cynisme de sa fonction. Homme de pouvoir, aimé et admiré, son peuple mettait tous ses espoirs en lui afin de les guider vers des jours meilleurs dans une période difficile où la Main Invisible du Marché, Dieu terrible, menaçait la cité ; tel Œdipe ou Créon, rois de Thèbes il était (presque) au sommet de sa gloire.

Pour que la tragédie advienne, notre héros se devait d’être embarqué par un destin terrible, prédit d’avance par quelque Cassandre que personne n’écoute, destin dans lequel des forces obscures, Dieu ou Démon représentant d’un lointain passé, poussent notre roi vers une chute aussi surprenante qu’écrite, laissant dans une première scène, les témoins, le peuple spectateur dans la stupeur et la sidération. Puis venait la scène des lamentations et des cris des uns, des sarcasmes et des quolibets des autres.

Afin d’obtenir ces ingrédients nécessaires à la fonction du tragique, l’auteur dessinait son protagoniste en proie aux démons du sexe qui associés au mythe de la puissance de l’argent produit le cocktail le plus vénéneux. Incapable de brider ses instincts de mâle dominant, le héros inventé par notre dramaturge moderne était réputé dans les cercles de son pouvoir pour être guidé dans sa vie privée par Priape, Dionysos et toute une bande de Satyre. Mais en public, en homme éclairé et avisé, il était du parti qui défend l’égalité des hommes et des femmes avec intransigeance.

Ainsi l’auteur prévoyait que son héros, roi blanc de l’argent, déchiré par son conflit intérieur, violait une simple employée de son palais, pauvre et noir, dans un monde où le racisme reste une maladie humaine non éradiquée.

Et pour que ce crime odieux soit encore plus tragique aux yeux d’une partie de nos contemporains, l’homme était de confession israélite et sa victime musulmane, dans une période historique où le conflit entre les deux communautés est à son comble…

C’est à ce moment qu’un certain nombre d’amis de notre auteur à qui il demandait un avis sur ce scénario l’ont découragé. Trop c’est trop ! Personne ne pourra donner crédibilité et valeur à une histoire digne d’une série B américaine, avec le Président menotté à la fin du film et la pauvre jeune fille sauvée par un avocat ou un journaliste courageux…

Depuis notre ami essaie d’imaginer une suite qui rendrait l’histoire plus crédible. En fait la jeune immigrée africaine, obligée de se prostituer dans son pays d’origine par un mari violent est porteuse du sida. Avec l’aide d’un homme très pieux, qui se révélera intégriste islamique, elle réussit à s’enfuir aux Etats Unis. Son sauveur activiste d’une organisation secrète ayant déclaré la guerre à l’occident, à ces valeurs dépravées que sont l’argent et le sexe, apprenant que sa protégée travaille dans un palace où se repose notre héros, lui demande de le séduire et de l’accuser ensuite de violence. Elle doit le faire pour venger le chef de l’organisation qui vient d’être assassiné par l’armée, et laver ainsi l’infamie de son état de prostituée. Dieu lui pardonnera si elle se rend utile à sa cause. Elle n’aura pas à se faire exploser avec une bombe comme ses consœurs de la secte mais à agir là où elle a péché.  Se sachant condamnée par la maladie, elle acceptera de se glisser dans la couche du héros et l’accusera de viol.

Le Roi déchu et déshonoré finira par prouver son innocence. Sa femme devenue folle de douleur et lui-même rongé par la maladie sexuellement transmissible, sa fille l’accompagnera dans son errance vers sa fin, tel Œdipe et Antigone, dans une ville grecque, demandant pardon avant de mourir au peuple, qui du temps de sa toute puissance, il avait le plus fait souffrir, incapable de vaincre la terrible Main Invisible du Marché. Pour l’instant ce scénario reste dans les cartons, les amis de l’auteur le considérant aussi farfelu que le précédant.

 

 

Pascal Larue

 

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