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Lettre du 9 janvier 2012

Chèr-e-s Ami-e-s,

J’aimerai pour la nouvelle année vous raconter une belle histoire, une histoire vraie, vous parler d’un ami, Jerzy Piwowarczyk.

Il va exposer fin janvier à Allonnes ses merveilleuses photos. Jerzy a eu sept vies. Et même plus. Sa vie est faite de constante renaissance.

Enfant en Pologne sous l’occupation du régime nazi, il sera jeune premier dans le théâtre de l’ère soviétique, dissident immigré en France, chanteur dans de prestigieux cabarets parisiens puis bricoleur et jardinier, acteur en langue française dans sa maturité et enfin retraité plasticien photographe dont les œuvres côtoient celles des artistes les plus prestigieux dans des expositions internationales…

A ces vies là se greffent une vie intime riche et secrète qui fait de Jerzy un être toujours curieux et discret. Il a la timidité des grands créateurs, il ne se voit pas artiste mais artisan, toujours à faire et parfaire avec soin ce qu’il entreprend.Ouvert à la possibilité d’ « être à nouveau » que lui offre  chaque rencontre, il s’échappe dès que la sincérité fait défaut. Ainsi alors qu’il est un comédien fêté promis à une grande carrière, il quittera l’hypocrisie d’un socialisme dévoyé pour l’anonymat dans une ville dont il ne parle pas la langue, Paris. En quelques années il deviendra un chanteur émouvant (il suffit d’écouter ses disques pour s’en convaincre) et courtisé. Quatorze années plus tard il quittera le monde des nuits parisiennes trop cyniques et corrompues par l’argent pour s’exiler à nouveau dans la solitude d’un petit village de la Sarthe, Saint Jean de La Motte. Avec ses maigres économies, il retape seul sa vieille maison, il se fait alors maçon, carreleur, chauffagiste, plombier, jardinier… Son jardin plein de fleurs au printemps deviendra un lieu de plaisir et de méditation. Après les folles nuits et la foule de Paris, il apprend à se lever à l’aube pour rencontrer les animaux et toucher la rosée du matin aux bois et aux champs qui bordent sa maison. Ses compagnons sont la nature et son chien. C’est là qu’il commence sans doute à connaitre et apprendre cette nature, matière vivante qui inspire ses œuvres d’aujourd’hui. C’est là aussi, il y a vingt ans, que je le rencontrerai pour la première fois. Devenu un fidèle spectateur de notre théâtre, il en deviendra vite un fidèle acteur, présent dans les spectacles importants, « En attendant Godot » où il incarne un Lucky esclave philosophe indéracinable et drôle, « l’amour assiégé » où il était le commandant magnifique sauveur de la ville et aussi le vieux syndicaliste communiste de « la voix des oubliés ».

Chacun de ses rôles sont toujours habités de cette même lumière étrange, singulière, un brin rieuse, d’une poésie mystérieuse et profonde, que l’on peut voir projetée dans ses œuvres photographiques. Jerzy photographie la nature mais de l’intérieur. Il ne « prend » pas une photo, il illumine son sujet du dedans, donnant la sensation d’être entrée à l’intérieur, à la façon de ses acteurs de l’école slave qui partent des émotions, avant toute forme, pour composer leur personnage. Avec l’œil de Jerzy vous ne voyez pas l’arbre ou son écorce mais c’est l’œil de l’arbre qui vous regarde et vous pouvez toucher l’écorce dans son intimité, sentir sa chaleur, son humidité. Les œuvres de Jerzy me font penser à un œil en constant mouvement où s’alternent le sec et l’humide, le vif et le tendre, le net et le flou, le dense et le dépouillé et ce sont ces constants mouvement de contraste, de contraires qui vivent à l’intérieur des  photos.

Je l’ai vu travaillé sur sa table d’opération, médecin légiste des arts plastiques, Il photographie, dissèque, découpe ses sujets pour voir à l’intérieur des êtres et il les colle, les assemble, les unit dans une étrange copulation, laissant ses mains faire le travail, naitre le hasard des rêves qu’elles véhiculent, toujours étonné du résultat de ses doigts, souvent doutant de sa valeur, toujours recommençant pour trouver mieux. D’où aussi notre étonnement à nous, la surprise, l’émotion évidente, l’effroi même parfois qui nous étreint devant certaines compositions. Je me suis surpris devant des photos de Jerzy à dire « Oh » à haute voix, de ressentir l’émotion que procure une chanson triste, de reculer de peur. Elles sont d’une beauté impudique. Voilà pourquoi. Sans fard la nature de Jerzy, ou du moins celle vu par lui, s’offre à nous avec une beauté vive et tendre, lumineuse et écorchée, matériaux abimés et mis en abyme, la grâce d’un geste esquissé que l’on devine plus qu’on ne le voit, côtoie la mort et ses masques. La vie et sa fin sont dans chaque tableau, présent ensemble et c’est ce mariage qui nous bouleverse. Les créations de Jerzy sont un théâtre d’ombre, proche, si proche parfois et terriblement lointain. Les personnages que l’on devine émergeant des brumes des ses œuvres sont les fantômes de son théâtre. Il agit avec ses photos tel un médium. Le temps les traverse. Tous les grands théâtres sont peuplés de fantômes. Hamlet fut un de ses premiers grands rôles. Quand vous avez joué Hamlet, vous avez appris à parler avec vos fantômes.

J’ai voyagé deux fois dans ma vie en Pologne et si l’œuvre de Jerzy nous parle quand on la regarde, c’est qu’elle est nourrit de son identité, de son passé, de toutes ses vies, et certainement d’une enfance dans ce pays de brumes et de fantômes, où sous un soleil sombre on porte la vie tel un mystère avec des chants d’une langue aux sonorités étranges. L’œuvre de Jerzy nous parle d’un pays où les arbres savent raconter des histoires aux enfants, où l’herbe des prés chante les berceuses aux nouveaux nés, où les pierres du chemin parlent à vos rêves en vieux amis ou vieil ennemi. Qu’on rit ou qu’on pleure, il faut marcher et ouvrir les yeux. La vie est là, partout, mystère grave et merveilleux, source permanente d’étonnement, violente et bizarre, inquiète et fragile, claire et sombre, complexe, si complexe et simple, si simple.

Dans sa retraite, Jerzy et ses sept vies sont au cœur du paradoxe. Le vernissage de son exposition à Allonnes est le 19 janvier. Vous pouvez voir ses œuvres et les autres dates sur son site.

Que vos rêves de la nouvelle année vous tiennent éveillés.

                                                        

 Pascal Larue

 

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