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La lettre de janvier 2013

Chèr-e-s ami-e-s,

Je viens de trouver un livre formidable pour la rentrée : « Sortir du mal-être au travail. » C’est l’histoire d’un mec qui se suicide à cause du boulot. Enfin un mec : un par jour ! Selon les statistiques. Et ça se passe chez nous. Ils devraient arrêter de bosser avant.

Coluche tu nous manques, Gérard veut s’en aller !

Bon y’en a sept cent par jour qu’ont arrêté de bosser l’an dernier. Mais eux sans le vouloir. En plus des millions qui bossaient déjà pas. Pas facile de mettre le beurre dans le pinard quand  t’as pas de boulot, hein Gérard ! En plus, t’as même pas le sourire de la crémière, tu te fais traiter de fainéant ! Alors ceux qui peuvent, préfèrent se tuer au boulot.

Coluche tu nous manques, Gérard veut s’en aller !

Aujourd’hui, à part les excellents t’as deux choix : être malade d’aller au travail ou être malade de ne pas en avoir. Être excellent c’est être le meilleur, le performeur, le productif plus plus pour avoir son dû. Sinon le chômdu ! Dans notre meilleur des mondes « du bonheur pour tous avec Coca Chose, pour les petits et les glands, pour les costauds et les éléphantes avec ou sans sucre », il ne s’agit plus seulement de soumettre les corps, de les rendre esclaves de la machine, de la cadence, du petit et grand chef comme dans le vieux temps de papa mais plus subtilement influencer nos penchants conscients et inconscients, diriger le moi de chacun.

Coluche tu nous manques, Gérard veut s’en aller !

Ils veulent qu’on soit parfait. Aux normes zéro défaut. Au boulot vous devez toujours être le meilleur, le mieux noté sans jamais déraper, et je ne parle pas que des motards, hein Gérard ! Dans ce monde merveilleux du Coco Cala ou du Caca Colo il y a trois catégories qui disent dans le bouquin : les excellents, les exclus et la majorité des autres qui n’a qu’une trouille, perdre son boulot. Sauf qu’on n’appelle plus ça trouille mais stress… On change de nom mais le symptôme est le même, tu serres les fesses.

Coluche tu nous manques, Gérard veut s’en aller !

Et cette nouvelle pensée a un nom, « le management », prononcer manadgemeunte, parce que ça vient des ricains, enfin les multinationales ricaines qui nous ont envoyé ça il y a une trentaine d’années, un virus de l’organisation parfaite pour faire notre bonheur malgré nous. Cette dictature de la gestion performante sans faille enseignée dans nos écoles a été introduite partout, y compris dans nos services publics sans que personne n’y prenne garde. L’idéal y devient la norme, et qui refuserait d’aller vers l’idéal sans passer pour un crétin ou un saboteur. Le manager, prononcer manadgeur, adore les oxymores, genre « vous êtes libre de travailler 24h/24h », les oxymores, dire une chose et son contraire, sont des blagues qu’adorent les managers. Hein Gérard !

Coluche tu nous manques, Gérard veut s’en aller !

Heureusement pour nous aider il y a des batteries de tests, entretiens psychologiques et séances d’autocritique comme au plus fort de la révolution culturelle chinoise. Si vous ne réussissez pas c’est que vous êtes mauvais. Les systèmes totalitaires finalement se ressemblent et la pensée managériale, prononcer comme ça s’écrit, du capitalisme moderne emprunte au même pouvoir imaginaire, il s’agit toujours de nous faire croire que nous allons construire un homme nouveau, idéal, supérieur et cela vaut bien quelques souffrances, dépressions et suicides passagers ! Allo Allo, France t2L2COM, service réclamations, Allo bip bip bip… Coluche tu nous manques, Gérard veut s’en aller !

Nous promettre l’idéal et mettre un doigt permanent sur nos imperfections ça permet de cacher les déplorables résultats. Le phénomène, insidieux, inverse les facteurs, l’entreprise ou le service public n’est plus au service de l’homme mais l’homme est une ressource pour l’usine, le bureau, l’atelier. Les ressources humaines ont remplacé le personnel. Du coup on est seul et impersonnel dans ce nouveau concept. La solidarité disparait et le sens du travail aussi. Au temps des corps soumis on se révoltait, maintenant on stresse. Et hop, la lutte des classes à la poubelle, et vive la lutte des places, clament avec un brin d’humour, les auteurs sociologues du bouquin. Le plus drôle est qu’ils constatent que beaucoup de responsables politiques, qui prônent une organisation sociale au service de l’homme, utilisent aussi ces méthodes. Parfois sans même s’en rendre compte. Parfois.

Coluche tu nous manques, Gérard veut s’en aller !

Pourtant disent nos auteurs la plupart des cadres n’y adhèrent pas mais le Moi de chacun est un capital à faire fructifier. Et séduire le Moi ça paye : demain vous serez tous les meilleurs, en faisant toujours plus avec toujours moins ! Oxymore quand tu nous tiens. Et c’est en France que cette nouvelle organisation du travail produit le plus de stresssss. Coût estimé dans un rapport ministériel entre 3 et 4% du PIB.  Nous sommes tous soumis à cette dictature. Une troupe de théâtre doit créer le meilleur spectacle, toujours  plus excellent que le précédent. Construire avec le temps et des hauts et des bas une œuvre, un projet à long terme n’a plus de sens. Et les normes du spectacle toujours plus excellent c’est quoi ? Vous êtes bon vous, vous êtes passé à la télé et le lendemain jetable avec les mouchoirs et les rasoirs. Heureusement nous avons notre Gérard, notre Obélix national, planté place de la discorde pour nous aider dans notre démonstration. Je pars nous dit Gérard, parce que vous voulez sanctionner le talent. Voilà l’idéal du Moi de ce système. Moi je suis excellent alors je vaux des millions de fois plus que les autres, sous entendu tous ceux qui gagnent moins sont moins bons, voire mauvais. Nos excellents grands patrons disent la même chose ! A part Dieu, Gérard, s'il a jamais existé, qui peut valoir des millions de fois plus qu'une autre personne. Même un enfant comprend le mépris d’une telle pensée. Une pensée qui dit que l’argent est la mesure du talent et de toute chose.

Coluche tu nous manques. Heureusement il reste tes restos, ton cœur, ton talent et ton pognon ne sont pas perdus. On t’a dit que cette année il y en avait 15% de plus qui viennent se baffrer à l’œil. Salauds de pauvres, hein Gérard ! Tu hurles,  je suis Européen, une Europe où le talent peut trouver des paradis fiscaux, par Toutatis. 

Nous on va résister, créer de nouveaux villages gaulois et comme la bonne année n’apporte pas que des mauvaises nouvelles, la librairie « Entre les dalles » va peut-être rouvrir si on l’aide (http://lherberepousseentrelesdalles.blogspot.fr)...

Vous y trouverez surement le livre de Vincent Gaulejac et Antoine Mercier « Sortir du mal-être… »

 Pascal Larue, le 03 janvier 2013


 

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