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La lettre du 3 mars

Chèr-e-s ami-e-s,

Notre lieu de vie théâtrale depuis trente ans étant fermé pour travaux, nos réflexions et questions sur « Qu’est-ce qu’un bon lieu de théâtre » et donc « Qu’est-ce qu’un lieu médiocre ou mauvais » sont plus présentes, plus pressantes. Et revient sans cesse à notre mémoire cet aphorisme de Philippe Avron grand comédien philosophe qui nous a quitté : « Quand dans un théâtre il n’y a plus de fantômes, de spectres, de revenants, ce n’est plus un théâtre mais une salle polyvalente. » Combien de lieu de théâtre contemporain sont fait d’un bois noueux, de pierres vivantes, d’une vie capable d’accueillir des fantômes ? Devant quelles platitudes et surfaces lisses, de bois  agglomérés ou ripolinés, de pierres factices et de rideaux tristes nous demande-t-on de venir rêver ? Si comme nous le croyons le théâtre nous entraine au royaume des spectres, il semble que ce noir universel  dominant ces gros cubes où il faut venir s’asseoir, efface tout, que les ténèbres n’ont plus qu’une couleur, le noir. Cette simplification ruine la voie colorée des abîmes de l’être que le théâtre est censé explorer. Imaginons des musées où toutes les toiles seraient présentées sur des fonds et des cadres noirs, que les toiles elle-même soient peintes sur ces fonds à couleur unique. Comment alors faire sentir tout ce qui fonce les couleurs et nous enfonce dans un monde souterrain ? Les ténèbres chez Bosch, Titien, Gauguin, Pissarro, Picasso et bien d’autres sont colorées. Quant aux matières, sommes-nous devenus à ce point pure esprit vide et plat écran plasmatique, pour imaginer trouver quelques profondeurs à ces matériaux insipides qui s’étalent sur ce noir atone. Avons-nous à ce point quitté le monde matériel et les dynamiques élémentaires de l’eau, de l’air, du feu et de la terre qui sous-tendent notre imaginaire, l’arbre, son bois, son tronc, et ses racines, et ses nœuds, ses torsions et poussées pour s’élever ? Les constructeurs de bateaux et les marins ont été pendant des centaines d’années les concepteurs des théâtres, des gens qui avaient le sens du voyage, la connaissance des grands fonds, du bois, une matière qui vit du lien entre ciel et terre. Plus loin encore au temps des Epidaure, le théâtre était construit par des architectes admirateurs du chiffre d’or, connaisseurs de l’alchimie des pierres, non pas de leurs propriétés géologiques, mais de leurs puissances évocatrices de rêveries et des géométries qui les accompagnent. Qui se préoccupent aujourd’hui de la puissance évocatrice de rêves des lieux de théâtre, de la magie que convoque encore ce mot à nos cœurs éveillés ou non. Cette magie, un logicien peut y trouver à redire, le poète lui l'admire.  Cette magie a-t-elle disparu au profit des surfaces de verre et de zinc, reflet narcissique des rêveurs d’aujourd’hui, créant des tours à leur image, froide, cercueils de zinc d’une imagination minérale, alchimistes sans flamme, sans éclaboussures, avec seulement des éclats de lumières starisés, quand nous pauvres spectateurs désirons tel le fragile papillon toucher la lumière, nous y brûler et sentir les chairs griller. Les salles d’aujourd’hui sont le plus souvent froides pour ne pas dire glaçante et la mode du rire décalé cache certainement notre gêne de ne plus pouvoir se tordre de rire comme une vielle branche. Il faut parfois aller dans la rue, dans les théâtres sans foyer ni lieu pour trouver à se bidonner, entendre les bidons résonner et briser la glace entre nous. Ainsi la dynamique élémentaire du verre et du métal opère aussi évidement, mais dehors, à l’air libre. Il y a bien sûr une rêverie du velours noir, ce drap veule et lourd qui broie, sans doute des rêves de halls blancs et de portes de verre. Un poète  peut tout à fait explorer une symbolique d’abîmes qui se referment sans nuance. Mais la copie à l’infini de ces bâtiments binaires est la marque d’une rêverie appauvrie. Chaque maison, carrefour, grotte, caveau, garage, grange, chapelle de comédiens devraient être les lieux particuliers du théâtre, on devrait pouvoir choisir un théâtre à son odeur, là où suprême ironie glacée, les lieux nommés uniques n’ont que des acteurs de passages et se ressemblent tous, aseptisés ce sont des rêves d’hôpital ou de salle de bain. Dans quel théâtre un acteur a-t-il encore le loisir d’accrocher au mur une photo, un vieux souvenir, la trace d’un fantôme qui le hante en plantant un clou ? Dans quelle salle si propre, si bien agencée un comédien peut-il laisser trainer un costume la nuit sur le plateau, dans les cintres, dans la fosse pour qu’un roi Lear, un Hamlet, une Ophélie viennent y rôder la nuit et qu’il puisse en respirer l’odeur au petit matin ? Dans quel théâtre un acteur peut-il encore s’endormir sur la scène après le spectacle sans être expulsé pour des raisons de sécurité ? Ah, la sécurité, le nouveau maitre mot ! Si le théâtre est un reflet de notre monde, dans quel monde vivons-nous ? Le théâtre peut-il encore exister sans rêveur endormi sur un plateau à la lueur d’une sentinelle. Qui se souvient encore du sens de ce mot : sentinelle !

 Pascal Larue,  mars 2014

 

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