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Lettre du 23 Janvier 2017
Voilà une lettre post mortem de Olga Knipper à Anton Tchekhov…
 
Le 19 août 1904
 
Enfin je peux écrire – à toi, mon chéri, mon bien-aimé, si loin, et pourtant si proche, mon Anton! Où es-tu maintenant, je ne sais pas. Il y a longtemps que j'attendais ce jour où je pourrais t’écrire. Aujourd'hui je suis venue à Moscou, j’ai visité ta tombe… Comme on est bien là-bas, si tu savais! Après le sud desséché tout semble ici si savoureux, parfumé, on sent la terre, la verdure, les arbres bruissent si tendrement. Comme il est incompréhensible que tu sois absent parmi les vivants! J’ai un si grand besoin de toi, d’écrire longuement, te raconter tout ce que j'ai éprouvé les derniers temps de ta maladie et de cette minute, quand a cessé de battre ton cœur, ton cœur si douloureux, souffrant de mille morts. Il m’est étrange maintenant de t’écrire, mais j’en ai envie, une envie folle. Et quand je t'écris, il me semble que tu es vivant et que tu attends quelque part ma lettre. Mon âme, mon bien-aimé, mon tendre amour, laisse-moi te dire des mots affectueux et doux, laisse-moi caresser tes cheveux souples et soyeux, laisse-moi jeter un regard sur tes bons yeux, rayonnants et tendres. Si j’avais su, si j’avais senti que tu allais quitter cette vie! Il me semble que tu le sentais quand même, peut-être vaguement, mais tu le sentais quand même. Le 29 juin, quand tu ne t’es pas senti bien, tu as ordonné de retirer l'argent, ce qui nous restait, de Berlin par l’intermédiaire d’Iolloss et tu m'as ordonné d'écrire à Iolloss pour qu'il le verse à mon nom. Cela m'était désagréable, et je ne voulais pas le faire, mais tu as insisté.
Ensuite tu m’as dit d’écrire à Macha, et je lui ai écrit ici. Quand elle est partie, en mai, nous nous étions séparés en mauvais termes; mais je lui ai donné ma parole d'écrire chaque jour et j’ai écrit, et ensuite j’ai cessé. C’est que tu lui écrivais souvent de Badenweiler. Est-ce que tu sentais ce qui se passait entre nous ? Tout cela n’était que de la jalousie, et rien de plus. Pourtant, nous nous aimions beaucoup. А elle, il lui semblait que je lui enlevais tout, et la maison, et toi, et elle se prenait pour une sorte de victime. D'abord je me suis expliqué avec elle, je lui ai beaucoup parlé, j’ai tenté de la persuader ardemment, je l’ai implorée; combien de larmes nous avons versé, si tu savais! Mais tout cela n’a pas bien marché, et à la fin des fins j'ai renoncé. Si elle savait seulement, combien nous avions parlé à son sujet, tu te rappelles, à Aksenov, pour qu'elle ne se sente pas ruinée. Mais c’est que je n’ai manifesté aucun droit de propriétaire ni aucun goût pour l’être, je considérais toujours Yalta comme ma maison, et j’étais malade de l’entendre dire que maintenant elle n’avait plus ni de maison, ni de chez soi, ni de jardin. Mon Dieu, pourquoi tout cela s'est-il passé ainsi! Si elle savait, avec quels grands espoirs j'allais avec toi d'Oufa à Yalta! Cela n’est pas venu dès le premier jour … Mais si tout avait été ainsi que je le rêvais, probablement, je n’aurais trouvé plus d’intérêt pour le théâtre … Mais d’un coup j'ai senti qu'il ne pouvait plus y avoir ici une plénitude de la vie, une harmonie complète. O, comme j’ai souffert de ce mois et demi passé à Yalta! Et toutes ces complications à cause d’un rite à l'église!.
 

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