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Lettre de Février 2017

Personne ne quitte sa maison à moins que sa maison ne soit devenue la gueule d'un requin.

 

Tu ne cours vers la frontière que lorsque toute la ville court également, avec tes voisins qui courent plus vite que toi.

 

Le garçon avec qui tu es allée à l'école qui t'a embrassée, éblouie, une fois derrière la vieille usine porte une arme plus grande que son corps.

 

Tu pars de chez toi quand ta maison ne te permet plus de rester. Tu ne quittes pas ta maison si ta maison ne te chasse pas, du feu sous tes pieds, du sang chaud dans ton ventre, c'est quelque chose que tu n'aurais jamais pensé faire, jusqu'à ce que la lame ne soit sur ton cou.

 

Et même lorsque tu portes encore I’hymne national dans ta voix, quand tu déchires ton passeport dans les toilettes d'un aéroport en sanglotant à chaque bouchée de papier, pour bien comprendre que tu ne reviendras jamais en arrière.

 

 Il faut que tu comprennes que personne ne pousse ses enfants sur un bateau à moins que I'eau ne soit plus sûre que la terre-ferme

 

Personne ne se brûle le bout des doigts sous des trains, entre des wagons, personne ne passe des jours et des nuits dans l'estomac d'un camion en se nourrissant de papier-journal à moins que les kilomètres parcourus soient plus qu'un voyage.

 

Personne ne rampe sous un grillage, personne ne veut être battu, pris en pitié. Personne ne choisit les camps de réfugiés ou la prison parce que la prison est plus sûre qu'une ville en feu et qu'un maton dans la nuit vaut mieux que toute une cargaison d'hommes qui ressemblent à ton père.

 

Personne ne vivrait ça, personne ne le supporterait, personne n'a la peau assez tannée…  « Rentrez chez vous les noirs, les réfugiés, les sales immigrés, les demandeurs d'asile qui sucent le sang de notre pays. Ils sentent bizarre, sauvages. Ils ont fait n'importe quoi chez eux et maintenant ils veulent faire pareil ici ».

 

Comment les mots, les sales regards peuvent te glisser sur le dos…  Peut-être parce leur souffle est plus doux qu'un membre arraché

 

ou parce que ces mots sont plus tendres que quatorze hommes entre tes jambes, ou ces insultes sont plus faciles à digérer qu'un os que ton corps d'enfant en miettes.

 

Je veux rentrer chez moi, mais ma maison est comme la gueule d'un requin,  ma maison c'est le baril d'un pistolet et personne ne quitte sa maison à moins que ta maison ne te chasse vers le rivage. A moins que ta maison ne dise à tes jambes de courir plus vite, de laisser tes habits derrière toi, de ramper à travers le désert de traverser les océans.

 

Noyé, Sauvé, Avoir faim, Mendier, Oublier sa fierté, Ta survie est plus importante.

 

Personne ne quitte sa maison, jusqu’à ce que ta maison soit cette petite voix dans ton oreille qui te dit : « Pars, Pars d'ici tout de suite »

 

Je ne sais pas ce que je suis devenue, Mais je sais que n'importe où ce sera plus sûr qu'ici.     

Warsan Shire

(Poétesse Somalienne)

 

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