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4 septembre 2017

Allonnes le 4 septembre 2017

Cher-e-s Ami-e-s,

L’arbre connait mes peines

Où sous ses branches

J’ai soupiré mes j’t’aime.

Le temps passe, les hommes aussi.

Aujourd’hui, Yvon Luby, notre Maire pendant trente ans, qui aura accompagné notre théâtre depuis sa naissance, est parti. C’était un homme remarquable, et si pour citer Shakespeare « Le monde est un théâtre où chacun a un rôle à jouer », il aura été un Prince éclairé qui a rayonné sur cette cité. Qu’il en soit remercié longtemps !

 Notre Association elle aussi change, avance, se transforme, et j’insiste sur ce beau mot « association », qui est la réunion, le rapprochement de personnes, d’idées, de couleurs… Là où l’Entreprise organise des stratégies pour produire et trouver des clients, l’Association cherche à mettre en commun, à donner du relief, du poids, de la couleur à un partage et des combinaisons. S’il peut exister une hiérarchie dans les tâches et une résultante (que je préfère à résultat) de cette association, elle se débat dans tous les sens, et dans la notion de rencontre pour trouver sa finalité. L’association résulte par hasard et nécessité… associer du bleu et du jaune ne produit rien, cela révèle, fait apparaitre et donne à voir une autre couleur. Et la finalité du théâtre est bien de donner à voir une œuvre alchimique né du mélange, de la fusion, de la symbiose, de la confrontation… d’énergies qui s’associent dans un temps et un espace.

 Dans le monde où j’ai grandi, produire avec ce que cela implique de clientèle pour écouler ce qui doit croitre sans cesse, a envahi notre quotidien, nos lieux et nos intimités. Nous sommes de moins en moins sûrs que cette consommation forcenée soit nécessaire individuellement et collectivement mais nécessaire ou pas, elle fait loi.

 Alors l’association, et précisons à but non lucratif, si elle n’est pas en soi la perfection et nécessite apprentissage perpétuel  (il faut connaitre parfaitement l’art des couleurs  pour obtenir le vert désiré avec le bon bleu et le juste jaune) est à mon sens, à mon goût, un mode de résistance, de non renonciation vers un monde ouvert à la rencontre gratuite, hasardeuse, imparfaite, intuitive, amoureuse sans autre stratégie qu’ouvrir des voies poétiques sur des chemins où nous n’avons pas de produits à vendre mais des étapes à partager un moment avec des marcheurs croisés sur la route. Et si nous pouvons leur demander d’être un instant spectateur de nos élucubrations, jamais, oh grand jamais, ils ne seraient être nos clients !

 Demain dans nos lieux de théâtre, à Allonnes, vous verrez, vous nos ami-e-s qui venez faire halte chez nous sur le chemin de vos vies, vous verrez une nouvelle équipe de jeunes créatifs fous tenter de nouvelles alchimies, d’associer de nouvelles couleurs sans toujours en connaitre parfaitement les dosages mais qui sont prêt à consacrer leur vie à apprendre !

Je leur passe la main, ils choisiront désormais la couleur des saisons et des créations qui vont naitre ici, car ce lieu reste un lieu de naissance, de spectacles, de compagnies et compagnons, de comédiens…

 Je continue d’écrire, de mettre en scène, de jouer (« bon qu’à ça » disait un poète), leurs laissant le soin d’associer, d’inviter de croiser ou fusionner les énergies poétiques qu’ils verront passer, au gré des vents, des pluies, des orages et des lumières, vers notre cité d’Allonnes. Une cité qui nous accueille, nous héberge, avec le temps passé et à laquelle nous essayons de payer un tribu poétique de qualité. Ils essayeront comme nous de comprendre non pas l’art de décider, on ne décide pas grand-chose au final, mais l’art de recevoir et de donner.

 « J’t’aime » sera notre premier rendez-vous avec vous né de cette association nouvelle. Comme toutes les histoires d’amour, travaillons à la faire vivre. ?

 L’amour et l’eau fraiche sont nécessaires mais la terre est basse. Nous continuerons de cultiver des plants poétiques dans notre jardin ouvrier.

A très bientôt vous voir poussez la porte.

Pascal Larue

 
La lettre du mois de Mai, du 7 Mai 2017
Cet appel est devenu un mythe dans la culture française et dans la vie politique française. Avant et après le 7 Mai 2017 il nous semble important de parler encore de ce qui nous rapproche...
 
 
« J'appelle les fainéants, les crasseux, les drogués, les alcooliques, les pédés, les femmes, les parasites, les jeunes, les vieux, les artistes, les taulards, les gouines, les apprentis, les Noirs, les piétons, les Arabes, les Français, les chevelus, les fous, les travestis, les anciens communistes, les abstentionnistes convaincus, tous ceux qui ne comptent pas pour les hommes politiques à voter pour moi, à s'inscrire dans leurs mairies et à colporter la nouvelle.

Tous ensemble pour leur foutre au cul avec Coluche.
Le seul candidat qui n'a aucune raison de vous mentir ! »
 
Coluche
 
La lettre du mois d'Avril 2017

Une lettre d'André Breton à sa fille Aube

Chère Écusette de Noireuil,

Au beau printemps de 1952 vous viendrez d’avoir seize ans et peut-être serez-vous tentée d’entrouvrir ce livre dont j’aime à penser qu’euphoniquement le titre vous sera porté par le vent qui courbe les aubépines… Tous les rêves, tous les espoirs, toutes les illusions danseront, j’espère, nuit et jour à la lueur de vos boucles et je ne serai sans doute plus là, moi qui ne désirerais y être que pour vous voir. Les cavaliers mystérieux et splendides passeront à toutes brides, au crépuscule, le long des ruisseaux changeants. Sous de légers voiles vert d’eau, d’un pas de somnambule une jeune fille glissera sous de hautes voûtes, où clignera seule une lampe votive. Mais les esprits des joncs, mais les chats minuscules qui font semblant de dormir dans les bagues, mais l’élégant revolver-joujou perforé du mot « Bal » vous garderont de prendre ces scènes au tragique. Quelle que soit la part jamais assez belle, ou tout autre, qui vous soit faite, je ne puis savoir. Vous vous plairez à vivre, à tout attendre de l’amour. Quoi qu’il advienne d’ici que vous preniez connaissance de cette lettre – il semble que c’est l’insupposable qui doit advenir – laissez-moi penser que vous serez prête alors à incarner cette puissance éternelle de la femme, la seule devant laquelle je me sois jamais incliné. Que vous veniez de fermer un pupitre sur un monde bleu corbeau de toute fantaisie ou de vous profiler, à l’exception d’un bouquet à votre corsage, en silhouette solaire sur le mur d’une fabrique – je suis loin d’être fixé sur votre avenir laissez-moi croire que ces mots : « L’amour fou » seront un jour seuls en rapport avec votre vertige.

Ils ne tiendront pas leur promesse puisqu’ils ne feront que vous éclairer le mystère de votre naissance. Bien longtemps j’avais pensé que la pire folie était de donner la vie. En tout cas j’en avais voulu à ceux qui me l’avaient donnée. Il se peut que vous m’en vouliez certains jours. C’est même pourquoi j’ai choisi de vous regarder à seize ans, alors que vous ne pouvez m’en vouloir. Que dis-je, de vous regarder, mais non, d’essayer de voir par vos yeux, de me regarder par vos yeux.

Ma toute petite enfant qui n’avez que huit mois, qui souriez toujours, qui êtes faite à la fois comme le corail et la perle, vous saurez alors que tout hasard a été rigoureusement exclu de votre venue, que celle-ci s’est produite à l’heure même où elle devait se produire, ni plus tôt ni plus tard et qu’aucune ombre ne vous attendait au-dessus de votre berceau d’osier. Même l’assez grande misère qui avait été et reste la mienne, pour quelques jours faisait trêve. Cette misère, je n’étais d’ailleurs pas braqué contre elle : j’acceptais d’avoir à payer la rançon de mon non-esclavage à vie, d’acquitter le droit que je m’étais donné une fois pour toutes de n’exprimer d’autres idées que les miennes. Nous n’étions pas tant… Elle passait au loin, très embellie, presque justifiée, un peu comme dans ce qu’on a appelé, pour un peintre qui fut de vos tout premiers amis, l’époque bleue. Elle apparaissait comme la conséquence à peu près inévitable de mon refus d’en passer par ou presque tous les autres en passaient, qu’ils fussent dans un camp ou dans un autre. Cette misère, que vous ayez eu ou non le temps de la prendre en horreur, songez qu’elle n’était que le revers de la miraculeuse médaille de votre existence : moins étincelante sans elle eût été la Nuit du Tournesol.

Moins étincelante puisque alors l’amour n’eût pas eu à braver tout ce qu’il bravait, puisqu’il n’eût pas eu, pour triompher, à compter en tout et pour tout sur lui-même. Peut-être était-ce d’une terrible imprudence mais c’était justement cette imprudence le plus beau joyau du coffret. Au-delà de cette imprudence ne restait qu’à en commettre une plus grande : celle de vous faire naître, celle dont vous êtes le souffle parfumé. Il fallait qu’au moins de l’une à l’autre une corde magique fût tendue, tendue à se rompre au-dessus du précipice pour que la beauté allât vous cueillir comme une impossible fleur aérienne, en s’aidant de son seul balancier. Cette fleur, qu’un jour du moins il vous plaise de penser que vous l’êtes, que vous êtes née sans aucun contact avec le sol malheureusement non stérile de ce qu’on est convenu d’appeler « les intérêts humains ». Vous êtes issue du seul miroitement de ce qui fut assez tard pour moi l’aboutissement de la poésie à laquelle je m’étais voué dans ma jeunesse, de la poesie que j’ai continué à servir, au mépris de tout ce qui n’est pas elle. Vous vous êtes trouvée là comme par enchantement, et si jamais vous démêlez trace de tristesse dans ces paroles que pour la première fois j’adresse à vous seule, dites-vous que cet enchantement continue et continuera à ne faire qu’un avec vous, qu’il est de force à surmonter en moi tous les déchirements du coeur. Toujours et longtemps, les deux grands mots ennemis qui s’affrontent dès qu’il est question de l’amour, n’ont jamais échangé de plus aveuglants coups d’épée qu’aujourd’hui au-dessus de moi, dans un ciel tout entier comme vos yeux dont le blanc est encore si bleu. De ces mots, celui qui porte mes couleurs, même si son étoile faiblit à cette heure, même s’il doit perdre, c’est toujours. Toujours, comme dans les serments qu’exigent les jeunes filles. Toujours, comme sur le sable blanc du temps et par la grâce de cet instrument qui sert à le compter mais seulement jusqu’ici vous fascine et vous affame, réduit à un filet de lait sans fin fusant d’un sein de verre. Envers et contre tout j’aurai maintenu que ce toujours est la grande clé. Ce que j’ai aimé, que je l’aie gardé ou non, je l’aimerai toujours. Comme vous êtes appelée à souffrir aussi, je voulais en finissant ce livre vous expliquer. J’ai parlé d’un certain « point sublime » dans la montagne. Il ne fut jamais question de m’établir à demeure en ce point.

Il eût d’ailleurs, à partir de là, cessé d’être sublime et j’eusse, moi, cessé d’être un homme. Faute de pouvoir raisonnablement m’y fixer, je ne m’en suis du moins jamais écarté jusqu’à le perdre de vue, jusqu’à ne plus pouvoir le montrer. J’avais choisi d’être ce guide, je m’étais astreint en conséquence a ne pas démériter de la puissance qui, dans la direction de l’amour éternel, m’avait fait voir et accordé le privilège plus rare de faire voir. Je n’en ai jamais démérité, je n’ai jamais cessé de ne faire qu’un de la chair de l’être que j’aime et de la neige des cimes au soleil levant. De l’amour je n’ai voulu connaître que les heures de triomphe, dont je ferme ici le collier sur vous. Même la perle noire, la dernière, je suis sûr que vous comprendrez quelle faiblesse m’y attache, quel suprême espoir de conjuration j’ai mis en elle. Je ne nie pas que l’amour ait maille à partir avec la vie. Je dis qu’il doit vaincre et pour cela s’être élevé à une telle conscience poétique de lui-même que tout ce qu’il rencontre nécessairement d’hostile se fonde au foyer de sa propre gloire.

Du moins cela aura-t-il été en permanence mon grand espoir, auquel n’enlève rien l’incapacité où j’ai été quelquefois de me montrer à sa hauteur. S’il est jamais entré en composition avec un autre, je m’assure que celui-ci ne vous touche pas de moins près. Comme j’ai voulu que votre existence se connût cette raison d’être que je l’avais demandée à ce qui était pour moi, dans toute la force du terme, la beauté, dans toute la force du terme, l’amour – le nom que je vous donne en haut de cette lettre ne me rend pas seulement, sous sa forme anagrammatique, un compte charmant de votre aspect actuel puisque, bien après l’avoir inventé pour vous, je me suis aperçu que les mots qui le composent, page 66 de ce livre, m’avaient servi à caractériser l’aspect même qu’avait pris pour moi l’amour : ce doit être cela la ressemblance -j’ai voulu encore que tout ce que j’attends du devenir humain, tout ce qui, selon moi, vaut la peine de lutter pour tous et non pour un, cessât d’être une manière formelle de penser, quand elle serait la plus noble, pour se confronter à cette réalité en devenir vivant qui est vous. Je veux dire que j’ai craint, à une époque de ma vie, d’être privé du contact nécessaire, du contact humain avec ce qui serait après moi. Après moi, cette idée continue à se perdre mais se retrouve merveilleusement dans un certain tournemain que vous avez comme (et pour moi pas comme) tous les petits enfants. J’ai tant admiré, du premier jour, votre main. Elle voltigeait, le frappant presque d’inanité, autour de tout ce que j’avais tenté d’édifier intellectuellement. Cette main, quelle chose insensée et que je plains ceux qui n’ont pas eu l’occasion d’en étoiler la plus belle page d’un livre! Indigence, tout à coup, de la fleur. Il n’est que de considérer cette main pour penser que l’homme fait un état risible de ce qu’il croit savoir. Tout ce qu’il comprend d’elle est qu’elle est vraiment faite, en tous les sens, pour le mieux. Cette aspiration aveugle vers le mieux suffirait à justifier l’amour tel que je le conçois, l’amour absolu, comme seul principe de sélection physique et morale qui puisse répondre de la non-vanité du témoignage, du passage humains.

J’y songeais, non sans fièvre, en septembre 1936, seul avec vous dans ma fameuse maison inhabitable de sel gemme. J’y songeais dans l’intervalle des journaux qui relataient plus ou moins hypocritement les épisodes de la guerre civile en Espagne, des journaux derrière lesquels vous croyiez que je disparaissais pour jouer avec vous à cache-cache. Et c’était vrai aussi puisqu’à de telles minutes, l’inconscient et le conscient, sous votre forme et sous la mienne, existaient en pleine dualité tout près l’un de l’autre, se tenaient dans une ignorance totale l’une de l’autre et pourtant communiquaient à loisir par un seul fil tout-puissant qui était entre nous l’échange du regard. Certes ma vie alors ne tenait qu’à un fil. Grande était la tentation d’aller l’offrir à ceux qui, sans erreur possible et sans distinction de tendances, voulaient coûte que coûte en finir avec le vieil « ordre » fondé sur le culte de cette trinité abjecte : la famille, la patrie et la religion. Et pourtant vous me reteniez par ce fil qui est celui du bonheur, tel qu’il transparaît dans la trame du malheur même. J’aimais en vous tous les petits enfants des miliciens d’Espagne, pareils à ceux que j’avais vus courir nus dans les faubourgs de poivre de Santa Cruz de Tenerife. Puisse le sacrifice de tant de vies humaines en faire un jour des êtres heureux ! Et pourtant je ne me sentais pas le courage de vous exposer avec moi pour aider à ce que cela fût.

Qu’avant tout l’idée de famille rentre sous terre! Si j’ai aimé en vous l’accomplissement de la nécessité naturelle, c’est dans la mesure exacte où en votre personne elle n’a fait qu’une avec ce qu’était pour moi la nécessité humaine, la nécessité logique et que la conciliation de ces deux nécessités m’est toujours apparue comme la seule merveille à portée de l’homme, comme la seule chance qu’il ait d’échapper de loin en loin à la méchanceté de sa condition. Vous êtes passée du non-être à l’être en vertu d’un de ces accords réalisés qui sont les seuls pour lesquels il m’a plu d’avoir une oreille. Vous étiez donnée comme possible, comme certaine au moment même où, dans l’amour le plus sûr de lui, un homme et une femme vous voulaient.

M’éloigner de vous ! Il m’importait trop, par exemple, de vous entendre un jour répondre en toute innocence à ces questions insidieuses que les grandes personnes posent aux enfants : « Avec quoi on pense, on souffre? Comment on a su son nom, au soleil? D’où ça vient la nuit? » Comme si elles pouvaient le dire elles-mêmes ! Étant pour moi la créature humaine dans son authenticité parfaite, vous deviez contre toute vraisemblance me l’apprendre…

Je vous souhaite d’être follement aimée.

 

 
Lettre de Mars 2017

Alfred de Musset à Georges Sand (juillet 1833)

Mon cher George. J’ai quelque chose de bête et de ridicule à vous dire. Je vous l’écris sottement, au lieu de vous l’avoir dit, je ne sais pourquoi, en rentrant de cette promenade. J’en serai désolé ce soir. Vous allez me rire au nez, me prendre pour un faiseur de phrases dans tous mes rapports avec vous jusqu’ici. Vous me mettrez à la porte et vous croirez que je mens. Je suis amoureux de vous. Je le suis depuis le premier jour où j’ai été chez vous. J’ai cru que je m’en guérirais tout simplement en vous voyant à titre d’ami. Il y a beaucoup de choses dans votre caractère qui pouvaient m’en guérir ; j’ai tâché de me le persuader tant que j’ai pu ; mais je paye trop cher les moments que je passe avec vous. J’aime mieux vous le dire et j’ai bien fait, parce que je souffrirai bien moins pour m’en guérir à présent si vous me fermez votre porte.

Cette nuit pendant que [deux mots illisibles, raturés par George Sand]… J’avais résolu de vous faire dire que j’étais à la campagne, mais je ne veux pas faire de mystères ni avoir l’air de me brouiller sans sujet. Maintenant, George, vous allez dire : encore un qui va m’ennuyer comme vous dites ; si je ne suis pas tout à fait le premier venu pour vous, dites-moi, comme vous me l’auriez dit hier en me parlant d’un autre, ce qu’il faut que je fasse. Mais je vous en prie, si vous voulez me dire que vous doutez de ce que je vous écris, ne me répondez plutôt pas du tout. Je sais comme vous pensez de moi, et je n’espère rien en vous disant cela. Je ne puis qu’y perdre une amie et les seules heures agréables que j’ai passées depuis un mois. Mais je sais que vous êtes bonne, que vous avez aimé, et je me confie à vous, non pas comme à une maîtresse, mais comme à un camarade franc et loyal.

George, je suis un fou de me priver du plaisir de vous voir pendant le peu de temps que vous avez encore à passer à Paris, avant votre voyage à la campagne, et votre départ pour l’Italie où nous aurions passé de belles nuits, si j’avais la force. Mais la vérité est que je souffre et que la force me manque.

Alfd de M.

 
Lettre de Février 2017

Personne ne quitte sa maison à moins que sa maison ne soit devenue la gueule d'un requin.

 

Tu ne cours vers la frontière que lorsque toute la ville court également, avec tes voisins qui courent plus vite que toi.

 

Le garçon avec qui tu es allée à l'école qui t'a embrassée, éblouie, une fois derrière la vieille usine porte une arme plus grande que son corps.

 

Tu pars de chez toi quand ta maison ne te permet plus de rester. Tu ne quittes pas ta maison si ta maison ne te chasse pas, du feu sous tes pieds, du sang chaud dans ton ventre, c'est quelque chose que tu n'aurais jamais pensé faire, jusqu'à ce que la lame ne soit sur ton cou.

 

Et même lorsque tu portes encore I’hymne national dans ta voix, quand tu déchires ton passeport dans les toilettes d'un aéroport en sanglotant à chaque bouchée de papier, pour bien comprendre que tu ne reviendras jamais en arrière.

 

 Il faut que tu comprennes que personne ne pousse ses enfants sur un bateau à moins que I'eau ne soit plus sûre que la terre-ferme

 

Personne ne se brûle le bout des doigts sous des trains, entre des wagons, personne ne passe des jours et des nuits dans l'estomac d'un camion en se nourrissant de papier-journal à moins que les kilomètres parcourus soient plus qu'un voyage.

 

Personne ne rampe sous un grillage, personne ne veut être battu, pris en pitié. Personne ne choisit les camps de réfugiés ou la prison parce que la prison est plus sûre qu'une ville en feu et qu'un maton dans la nuit vaut mieux que toute une cargaison d'hommes qui ressemblent à ton père.

 

Personne ne vivrait ça, personne ne le supporterait, personne n'a la peau assez tannée…  « Rentrez chez vous les noirs, les réfugiés, les sales immigrés, les demandeurs d'asile qui sucent le sang de notre pays. Ils sentent bizarre, sauvages. Ils ont fait n'importe quoi chez eux et maintenant ils veulent faire pareil ici ».

 

Comment les mots, les sales regards peuvent te glisser sur le dos…  Peut-être parce leur souffle est plus doux qu'un membre arraché

 

ou parce que ces mots sont plus tendres que quatorze hommes entre tes jambes, ou ces insultes sont plus faciles à digérer qu'un os que ton corps d'enfant en miettes.

 

Je veux rentrer chez moi, mais ma maison est comme la gueule d'un requin,  ma maison c'est le baril d'un pistolet et personne ne quitte sa maison à moins que ta maison ne te chasse vers le rivage. A moins que ta maison ne dise à tes jambes de courir plus vite, de laisser tes habits derrière toi, de ramper à travers le désert de traverser les océans.

 

Noyé, Sauvé, Avoir faim, Mendier, Oublier sa fierté, Ta survie est plus importante.

 

Personne ne quitte sa maison, jusqu’à ce que ta maison soit cette petite voix dans ton oreille qui te dit : « Pars, Pars d'ici tout de suite »

 

Je ne sais pas ce que je suis devenue, Mais je sais que n'importe où ce sera plus sûr qu'ici.     

Warsan Shire

(Poétesse Somalienne)

 
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